—Assez! répétèrent trois ou quatre voix.
—Assez! cria le groupe, en choeur sans plus de succès. Le groupe s'agita, se concerta un instant, et tous, s'élançant d'un commun accord sur les méchants camarades, délivrèrent le malheureux Innocent, dont les vêtements déchirés et les cris pitoyables témoignaient de l'animosité ainsi que de la malice de ses assaillants.
Pendant que quelques élèves maintenaient de vive force les dix ou douze qui avaient été les plus acharnés au supplice du pauvre Innocent, les autres le relevaient et le secouraient de leur mieux; à peine avaient-ils eu le temps d'essuyer ses larmes et de le rassurer par des promesses de protection, qu'on entendit du bruit au dehors; la porte s'ouvrit et M chef d'institution, accompagné du maître d'étude et de quelques hommes attachés à la maison, parut et parcourut du regard les différents groupes qui, s'offraient à ses yeux. Dans un coin, un demi-combat avait lieu entre les ennemis d'Innocent et ses défenseurs; à un autre bout se tenaient immobiles et craintifs ceux qui s'étaient abstenus à la fin et qui n'avaient pas lutté contre les libérateurs d'Innocent. Au milieu de la salle éfait un groupe nombreux qui soutenait Innocent et qui cherchait à mettre un peu d'ordre dans ses vêtements en lambeaux. Son visage était couvert de sang par suite d'un rude coup de poing qu'il avait reçu sur le nez.
D'un coup d'oeil le maître comprit ce qui venait de se passer. Il commença par appeler deux domestiques:
—Prenez cet infortuné Gargilier, montez-le à l'infirmera et dites à l'infirmière de voir si ces petits misérables ne lui ont pas fait un mal sérieux.
—Prenez dans le coin, là-bas, les mauvais garnements qui se défendent la règle à la main et enfermez-les au cachot. Que deux hommes se tiennent prêts à porter les lettres aux parents de ces élèves.
Puis, se tournant vers le maître d'étude:
—Pour les autres, tous coupables, mais à de moindres degrés grande retenue jusqu'à nouvel ordre. Nous ferons une enquête et nous séparerons les sots des méchants pour leur faire des parts différentes.
Les ordres du maître s'exécutèrent sans aucune opposition; les élèves étaient tous plus ou moins consternés, selon qu'ils se sentaient plus ou moins coupables, car aucun n'était innocent.
Le résultat de l'enquête fut l'expulsion de cinq élèves qu'on renvoya le soir même à leurs parents; la privation de sortie pendant un mois pour douze autres élèves, et la privation d'une sortie et d'une promenade pour le reste de la classa Innocent contusionné, meurtri, resta quelque jours à l'infirmerie. La nouvelle de sa maladie et de la scène qui l'avait occasionnée se répandit promptement dans toutes les classes; elles témoignèrent une curiosité générale et chacun voulut visiter Innocent et lui témoigner sa sympathie. Les plus charitables furent, comme toujours, Paul, Jacques et Louis, qui se trouvaient absents de la pension le jour de l'événement ils inspirèrent à Innocent une amitié qui le disposa à la confiance; il leur raconta tout ce qu'il avait fait pour obtenir de ses parents l'autorisation de venir à Paris et à la pension; il un témoigna un grand regret; ses amis profitèrent de ses aveux pour lui donner de bons conseils; ils lui firent voir combien sa conduite avait été coupable et comme le bon Dieu le punissait par l'accomplissement même de ses désirs.