—Si tu étais resté chez toi, tu aurais toujours regretté la pension; tu n'en aurais pas connu les désagréments, tu aurais eu de l'humeur contre ton père, dont tu ne savais pas apprécier la bonté.

—Oh! oui tu as bien raison, mon bon Paul; à présent, quand j'aurai le bonheur de retourner à Gargilier, je ne demanderai à mon père qu'une seule grâce, c'est de ne jamais le quitter. Je serai aussi obéissant que j'étais révolté, aussi studieux, que j'étais paresseux. Oui, mes amis, grâce à vous je sais, je vois combien j'ai été coupable et combien je dois remercier Dieu de m'avoir envoyé de si rudes châtiments.

En sortant de l'infirmerie, Innocent devint; comme ses amis, un excellent élève; quand il fut tout à fait rétabli, il écrivit à son père la lettre suivante:

«Mon père, mon cher père, pardonnez-moi, car j'ai été bien coupable; ayez pitié de moi, car j'ai bien souffert. Je vous ai pour ainsi dire forcé, par mes humeurs, mes tristesses hypocrites, mes résistances à vos ordres et à vos sages conseils, a vous séparer de moi en m'envoyant dans cette pension dont je voulais si sottement et si méchamment porter l'uniforme. J'ai entraîné Simplicie à faire comme moi, à bouder, à pleurer, pour vous obliger, à force d'ennui et de contrariété, à me donner une compagne de voyage. Je suis si malheureux dans cette maison, j'y suis si maltraité, que vous auriez pitié de moi si vous voyiez ma tristesse, mon repentir et toutes mes souffrances; les maîtres sont assez bons, mais il y en a de bien durs; les élèves sont d'une méchanceté que je n'aurais jamais soupçonnée; une fois ils m'ont presque étouffé; J'ai été malade trois jours; une autre fois ils m'ont tant battu avec leurs règles, dans une révolte, qu'ils ont déchiré mes habits et qu'ils m'ont tout meurtri; j'ai été obligé d'aller à l'infirmerie; j'ai encore des plaques noires partout et je puis à peine m'asseoir: Je n'ai pas vu Prudence ni Simplicie depuis quinze jours; je ne sais pas pourquoi elles ne sont pas venues me voir.

«Je vous en prie, mon cher papa, faites-moi revenir près de vous et gardez-moi toujours; je serai si heureux de vous revoir à Gargilier, ainsi que maman, et de penser que je ne vous quitterai jamais et que je ne reviendrai plus dans ce Paris que je déteste! J attends votre réponse avec une grande impatience. Je ne veux pas croire que vous me refusez, car je sens que je mourrais de chagrin si je restais ici. Je vous embrasse, mon cher papa et ma chère maman et je suis votre fils bien repentant et bien malheureux.

«Innocent GARGILIER.»

Quand cette lettre fut écrite. Innocent se sentit le coeur soulagé; il savait combien ses parents l'aimaient, et il ne douta pas que son père ne vint immédiatement le chercher. Dans cet espoir, il écrivit à Prudence pour lui demander de venir le voir et pour lui raconter ce qui venait de lui arriver et la demande qu'il avait adressée à son père.

Le chef d'institution écrivait de son côté à M. Gargilier:

«Monsieur,

«Je dois vous prévenir que monsieur votre fils a été pris en grippe par ses camarades à la suite d'une dénonciation qu'il a faite, dans l'ignorance des usages des pensions. On lui a fait subir deux épreuves dans lesquelles il a couru des dangers sérieux et sans que les maîtres chargés de la garde des élèves aient pu l'empêcher. Il est sans cesse en proie à des vexations de toute sorte. Dans ces conditions et dans son intérêt, il m'est impossible de le garder, et je vous serai obligé de me délivrer le plus tôt possible de l'inquiétude dans laquelle je suis à son égard!