—Ce sont nos protecteurs, nos sauveurs, reprit Prudence avec vivacité.
—Entrez tous, continua la bonne, en jetant toutefois sur les Polonais un regard de méfiance.
—Sac à papier! sabre de bois! vas-tu me laisser aller, toi, l'amour des chiens! cria une voix presque masculine.
Au même instant, la porte du salon s'ouvrit, et Mme Bonbeck fit son entrée tenant par les oreilles un superbe épagneul qui sautait sur elle et gênait sa marche.
C'était une femme de soixante-dix ans, sèche, vigoureuse, décidée, taille moyenne, cheveux gris, tête nue, petits yeux gris malicieux, nez recourbé, bouche maligne; l'ensemble bizarre et conservant des restes de beauté.
—A bas! l'amour des chiens! Va embrasser tes nouveaux compagnons! Bonjour, Simplette; bonjour pauvre Innocent; bonjour, dame Prude. On vous a annoncés hier soir; je vous attendais; je n'ai pas été vous prendre à la gare, comme le demandait mon frère, parce que j'avais de la musique… chez moi, mais j'ai bien pensé que vous vous tireriez d'affaire sans moi. Ah! ah! ah! quelles mines vous avez!… Allons donc, n'allongez pas vos visages! Sont-ils rouges, sont-ils drôles! Et vous autres, grands nigauds! Des Polonais, pas vrai? Je vous reconnais, mes gaillards. Allons entrez tous chez la vieille tante. Pas de cérémonies, et pas d'air guindé! J'aime qu'on rie chez moi! Celui qui ne rit pas n'a pas une bonne conscience! Par ici, l'amour des chiens, par ici; fais-leur voir comme tu es bon ami avec l'amour des chats… Tenez, voyez-moi ça! Voyez cet amour de chat! un peu pelé parce qu'il est vieux comme sa maîtresse, et qu'il bataille par-ci par-là avec l'amour des chiens. A bas! à bas! l'amour des chats! Voyons, pas de batailles! A bas, l'amour des chiens! Sac à papier! A bas! Je dis!
L'amour des chiens, l'amour des chats n'écoutaient pas les paroles conciliantes de leur maîtresse, ils se battaient comme des enragés; l'amour des chiens arrachait à belles dents les poils déjà endommagés de son ami; l'amour des chats griffait à pleines griffes le nez, les oreilles, les yeux de son camarade. Mme Bonbeck criait, se jetait entre eux, tapait l'un, tapait l'autre, sans pouvoir les séparer.
—Satanées bêtes! s'écria-t-elle. Ah! vous en voulez? On y va, on y va!
Et, saisissant un fouet, elle distribua des avertissements si frappants, que chien et chat se séparèrent et se réfugièrent dans leurs coins, hurlant et miaulant.
Mme Bonbeck remit son fouet en place, s'approcha en riant des enfants consternés, de Prudence pétrifiée et des Polonais ébahis: