PRUDENCE.—Ah bien! Mam'selle, à présent que le mal est fait, à quoi sert de se désoler et de pleurer? Votre tante n'est pas si méchante qu'il le parait, et vous vous accoutumerez aux ennuis de Paris; d'ailleurs, ne suis-je pas là, moi, pour vous consoler?
SIMPLICIE.—Je voudrais retourner à Gargilier.
PRUDENCE.—Ça, c'est impossible; votre papa m'a défendu de vous ramener avant qu'il en donne l'ordre.
SIMPLICIE.—J'écrirai demain à maman que je m'ennuie et que je veux revenir.
PRUDENCE:—Écrivez, Mam'selle: J'écrirai aussi moi comme votre papa me l'a ordonné.
Simplicie allait répliquer, lorsqu'elle entendit frapper contre le mur; sa tante couchait dans la chambre à côté.
—Allez-vous bientôt vous taire et me laisser dormir bavardes! Soufflez la bougie; je n'aime pas qu'on brûle mes bougies inutilement.
Simplicie et prudence se regardèrent avec frayeur et se déshabillèrent promptement. Cinq minutes après une obscurité complète régnait dans la chambre; elles firent leur prière se couchèrent à tâtons et ne tardèrent pas à s'endormir. Simplicie était fatiguée; elle dormit tard. Prudence s'était levée de bonne heure, avait tout préparé pour la toilette de Simplicie et avait déjà écrit la lettre suivante:
«Monsieur et Madame,
«J'ai l'honneur de vous faire part de notre arrivée. Nous avons eu tout plein d'aventures en route et dans cet affreux Paris, qui n'a pas du tout l'air comme il faut; les gens ne sont pas honnêtes; ils vous rient au nez, vous éclaboussent et vous bousculent en criant, puis ils vous font tomber dans la crotte. Monsieur et Madame pensent que ce n'est pas de bonnes manières. En diligence, un vaurien de chien a dévoré le beau morceau de veau rôti que j'avais préparé pour mes jeunes maîtres; heureusement qu'un brave Polonais a jeté par la fenêtre le chien et la dame avec. Les Polonais sont de braves gens; ils ont tué beaucoup de Russes, parce qu'ils avaient les jambes dévorées de vermine; ils ont tout de même été très bons; ils nous ont menés dans une maison très laide, toute noire, où nous n'avons pas dormi par rapport aux punaises qui nous ont mis la figure et les bras comme des boisseaux. La soeur de Monsieur n'est pas très méchante; seulement, qu'elle crie beaucoup, à preuve que Mam'selle en a peur tout à fait. M. Innocent est entré à la maison des savants après que les bons soldats nous ont nettoyés et débarbouillés; la robe de Mam'selle est perdue de boue et d'eau. Le Polonais roux nous a suivis, mais il s'est tout de même sauvé; ce n'était pas gentil. Il nous a ramenés en voiture; elles ne sont pas belles; si Monsieur voyait les chevaux et le cocher, il rirait, bien sûr; c'est maigre, c'est sale, ça ne ressemble pas à la belle carriole bleue de Monsieur, ni à son char à bancs rouge et vert. Mam'selle a bien ri à dîner, parce que Madame était en colère, comme toujours, ce qui a bien fait plaisir à Madame et, ce qui a fait bien pleurer Mam'selle en se couchant, qui regrette Monsieur, Madame et Gargilier. Et M. Innocent a des camarades qui me font l'effet d'être des diables, et qu'ils nous ont enfermés dans un trou sale et qu'on nous a ouvert avec le Polonais roux. Et Madame est si contente des Polonais, qu'elle les a gardés et qu'ils mangent comme des affamés, et M. Boginski fait de la musique avec Madame; elle racle sur ses cordes qui font comme si elles miaulaient, et M. Boginski souffle dans une chose comme un mirliton; ça fait une drôle de musique dont Madame est si contente que ça fait rire. C'est après que Mam'selle, qui dort, a pleuré. J'ai dépensé pas mal d'argent que m'a donné Monsieur, mais j'en ai encore plein la bourse, je présente bien mes respects à Monsieur et à Madame; je puis dire que Mam'selle se repent déjà de son voyage et que la leçon de Monsieur commence son effet, et qu'elle sera bonne, et que Mam'selle reviendra tout autre et que Monsieur n'aura plus à s'en plaindre. J'ai l'honneur de saluer bien respectueusement Monsieur et Madame; je dis bien des amitiés à Florence, à Rigobert, à Chariot et à Amable.