Simplicie fit un effort pour sourire, mais son air terrifié contrastait tellement avec ce sourire forcé, que Mme Bonbeck éclata de rire, et que les Polonais même ne purent s'empêcher de prendre part à sa gaieté. Heureusement pour Simplicie que le rire la gagna aussi, et, quand Croquemitaine apporta le potage, tous riaient à ne pouvoir lui répondre.

—A la bonne heure! C'est bon, ça! Avec moi, d'abord, il faut qu'on rie.
Mangeons, à présent; Croquemitaine nous regarde avec indignation.

—Je crois bien! Laisser refroidir un si bon potage!

—Nous ne l'en avalerons que mieux, ma fille; ne te fâche pas et va nous chercher le plat de viande et la salades.

A la soupe succéda un excellent haricot de mouton, puis la salade, et puis des pruneaux pour dessert. Les Polonais se léchaient les lèvres après avoir avalé tout ce que Mme Bonbeck leur servait. Simplicie, un peu rassurée par la gaieté de sa tante, passa une soirée assez agréable à écouter d'abord les récits bizarres des Polonais, les plaisanteries de Mme Bonbeck, et puis le concert qui termina la soirée. Boginski était réellement bon musicien; il joua bien du piano et de la flûte, et trouva moyen de marcher d'accord avec Mme Bonbeck, et de couvrir les sons faux, discordants et piaillants qu'elle tirait de son violon. Mme Bonbeck était ravie; elle adorait les Polonais, surtout Boginski, et eut de la peine à le laisser partir pour se reposer des fatigues de la nuit précédente.

Quand Simplicie eut dit adieu à sa tante et se fut retirée dans sa chambre, qu'elle partageait avec Prudence, elle s'assit sur une chaise et, se mit à pleurer amèrement.

PRUDENCE.—Eh bien, Mam'selle, qu'est-ce qui vous prend? Auriez-vous déjà assez de Paris?

SIMPLICIE.—Si j'avais su comment ce serait et tout ce qui nous arrive, je n'aurais jamais demandé de venir à Pans, répondit Simplicie en sanglotant.

PRUDENCE.—Je vous le disais bien; vous ne vouliez pas me croire. Il en sera de même pour M. Innocent; il se se fatiguera bien vite de la pension, vous verrez ça.

SIMPLICIE.—Tant pis pour lui, c'est sa faute: c'est lui qui m'a dit de pleurer et de bouder pour qu'on nous mène à Paris; c'est lui qui ma dit que je m'y amuserais, beaucoup. Joli plaisir que la promenade de ce matin; un monde énorme qui vous empêche d'avancer, une boue affreuse qui abîme les robes et la chaussure, un bruit de voitures qui empêche de s'entendre! Cest bien amusant, en vérité!