MADAME BONBECK.—Ah! sapristi! tu résistes, mauvais coeur! sans coeur! A genoux, alors, à genoux!…
Simplicie n'obéissait pas; son orgueil se révoltait à la pensée de s'humilier devant une pauvre et humble servante. Mme Bonbeck, que la colère gagnait de plus en plus, lui secoua les épaules, la fit pirouetter, lui donna un coup de genou dans les reins et lui cria de rentrer, dans sa chambre pendant qu'elle emmènerait la pauvre Prude et Coz. Avant que Prudence et Coz eussent pu se reconnaître, Mme Bonbeck les avait saisis par le bras et entraînés dans la rue.
—Viens, ma pauvre Prude; tu es une bonne fille. Tu vas venir avec moi acheter deux robes raisonnables à Simplette, qui est une sotte et une ingrate, puis un chapeau pour remplacer son extravagant chaperon à plumes, puis une casaque pour compléter sa toilette; Coz, mon ami, tu vas avoir la complaisance de nous accompagner pour porter nos emplettes.
Coz salua et suivit, pendant que Prudence, plus embarrassée de la bonté de Mme Bonbeck que de ses colères, raccompagnait avec tremblement, mais sans résistance.
Simplicie, suffoquée de honte et de colère d'avoir été traitée si brutalement devant témoins, s'empressa de rentrer dans sa chambre, se jeta sur son lit et se mit à sangloter avec violence,
«Suis-je malheureuse, se dit-elle, de m'être mise dans les mains de cette méchante femme! Papa n'aurait pas dû m'envoyer chez elle! Si j'avais pu deviner tout ce qui m'arrive depuis mon départ. Je n'aurais pas écouté Innocent et je n'aurais pas demandé à venir à Paris. C'est que je ne m'amuse, pas du tout! je m'ennuie à périr… Je suis mal logée, l'appartement est si petit qu'on y étouffe, perché au cinquième étage; je n'ai rien pour m'amuser; j'ai une peur horrible de ma tante! Mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse! Et cette sotte Prudence qui va se plaindre à ma tante! Je vais joliment la gronder ce soir.»
Pendant longtemps Simplicie continua à former des projets sinistres, à entretenir dans son coeur des sentiments de colère et de vengeance; mais à force de pleurer, de s'ennuyer, elle eut enfin la pensée de s'adresser au bon Dieu pour qu'il lui vienne, en aide. Dieu exauça en amollissant son coeur et en lui ouvrant les yeux sur ses propres torts; elle comprit qu'elle avait été dure et injuste pour la pauvre Prudence, qui avait montré au contraire une patience et une bonté touchantes; qu'elle était injuste aussi pour le Polonais, qui était complaisant et serviable,
Sa colère se calma; elle conserva seulement de la rancune contre sa tante, qui la traitait avec une rudesse à laquelle ses parents ne l'avaient pas habituée, et elle se mit à écrire à sa mère pour lui demander… non pas encore de la faire revenir près d'elle, mais seulement de ne pas la laisser trop longtemps à Paris.
«Je commence déjà à m'y ennuyer quelquefois, écrivait-elle. Ma tante est sans cesse en colère; je ne sais comment faire pour la mettre de bonne humeur; elle veut que je rie toujours, et j'ai plus souvent envie de pleurer que de rire. Mais bientôt je m'amuserai beaucoup, parce que Mlles de Roubier m'ont engagée à aller chez elles le soir, et que j'irai faire des visites à toutes ces demoiselles de la campagne. J'espère que nous irons au spectacle et aux promenades. Je vous écrirai, tout cela, ma chère maman, etc.»
Pendant qu'elle se consolait en écrivant, Mme Bonbeck lui achetait une robe de mérinos bleu foncé et une autre à fond marron avec pois bleus; un chapeau marron et bleu orné d'un simple ruban et un manteau-paletot de drap noir. Elle rentra dans le salon et y fit déposer le paquet que Coz avait porté.