—Qu'est-ce donc qui se passe ici, pour l'amour de Dieu? s'écria le maître alarmé. Hervé, tâchez de établir l'ordre, pendant que je tâcherai de mon côté, de savoir ce qui est arrivé.

Et, s'approchant du groupe qui entourait Innocent, il demanda à Paul ce qu'il y avait et pourquoi Innocent était dans ce déplorable état.

Monsieur, répondit Paul avec force et avec calme, vous savez que jamais je ne dénonce aucun de mes camarades, mais aujourd'hui je me croirais coupable si je vous cachais la vérité. Par suite de la dénonciation de Gargilier contre Léon Granier, celui-ci a juré avec Georges Crépu et Alamir Dandin de se venger de ce pauvre garçon, qui ne connaissait pas les usages des pensions, et qui croyait sans doute agir loyalement en disant la vérité. Ils ont attendu un moment où l'absence de M. Hervé donnait le champ libre à leur vengeance, ils ont pressé Gargilier, et d'une manière inusitée, car jamais nous ne prolongeons cette punition au delà d'une plaisanterie plus alarmante que pénible. Malgré sa terreur, ses cris et ses supplications, ils l'ont pressé jusqu'à ce qu'il fût hors d'état de se défendre. Moi et mes camarades, nous nous sommes précipités pour le délivrer quand nous avons reconnu qu'il courait un danger séreux; mais nous n'y avons réussi qu'après bataille; il y a eu du temps perdu, et lorsque nous avons pu le dégager, il était près de perdre connaissance. Nous l'avons apporté ici pendant que les autres continuaient à mettre la grande classe en déroute, et nous ne sayons que faire pour lui rendre le sentiment.

—Vite un médecin! s'écria le maître, s'adressant à un garçon de classe. Vous avez bien agi, mes amis, ajouta-t-il en serrant fortement la main à Paul, à Louis et à Jacques. Quant à ces méchants garnements, ils recevront leur punition.

Le maître d'étude était parvenu à rétablir l'ordre; la grande classe, honteuse et alarmée, l'oeil morne et la tête baissée, s'était rangée d'un côté de la cour; la classe moyenne, radieuse et triomphante, s'était placée en face, la tête haute, les yeux brillants.

—Messieurs, dit le maître s'adressant à la classe moyenne, vous vous êtes comportés bravement, avec humanité et générosité; vous avez, comme preuve de ma satisfaction, une levée générale de mauvais points.

Cette annonce fut reçue avec enthousiasme par des cris de:

—Vive Monsieur le chef de la pension!

Se tournant ensuite vers la grande classe:

—Messieurs, leur dit-il, vous vous êtes conduits comme des barbares et des lâches! (Un frémissement de colère se fait sentir dans l'auditoire.) Oui, Messieurs, comme des lâches, répéta le maître avec force. Vous vous êtes mis douze contre un; vous avez usé lâchement et cruellement d'un moyen barbare en lui-même, et que des garçons de coeur et d'honneur devraient repousser avec indignation. Vous vous êtes sauvés devant une classe inférieure qui vous a battue et chassé: elle, forte du sentiment généreux qui l'excitait contre vous; et vous, faibles par le sentiment de votre propre dégradation. Messieurs Granier, Crépu et Dandin, vous êtes chassés de ma maison; vous resterez consignés dans les cachots jusqu'à ce que vos parents vous envoient chercher… Ah! pas de réclamations, Messieurs! elles seraient inutiles, continua le maître; je ne fais jamais grâce aux fautes de coeur et d'honneur. Et vous, Messieurs de la grande classe, vous êtes tous en retenue; jusqu'à nouvel ordre; rentrez en étude, votre récréation est finies.