La grande classe défila en silence et se rendit à l'étude; l'absence du maître leur permit de raisonner de l'événement dont les rendait victimes leur'méchanceté. Ils se disputèrent, se reprochèrent les uns aux autres de s'être entraînés, se désolèrent de la retenue qui pouvait les priver de la sortie du dimanche. L'un devait aller au spectacle; l'autre avait un dîner d'amis et de cousins; un troisième avait une soirée de tours merveilleux; un autre encore avait, chez un oncle fort riche, une loterie où tous les numéros étaient gagnants, et de fort beaux lots. D'autres frémissaient, pleuraient. Peu se repentaient sincèrement et s'affligeaient de la mauvaise action qu'ils avaient commise; parmi ces derniers, l'un d'eux, Hector Froment, qui était resté silencieux, la tête cachée dans ses main frappa tout à coup du poing sur la table et s'écria:

—Eh bien, mes amis, c'est bien fait! Nous n'avons que ce que nous méritons! Depuis six mois que nous nous laissons conduire par ces trois méchants garçons qui vont être chassés (et j'en suis très content), nous n'avons que des retenues, des pensums, des réprimandes; je ne sais si cela vous arrange, vous, mais moi, je déclare, que tout cela m'ennuie et que je n'en veux plus; je veux redevenir ce que j'étais, un bon élève, un brave garçon, comme l'est ce Paul Rivier qui nous a dénoncés. Il a eu raison; c'est…

—C'est un pestard et un lâche! je ne le regarderai de ma vie! s'écria un élève furieux.

—Je te dis, moi, que c'est un brave et honnête garçon. Les lâches, c'est nous, comme a dit le maître.

—Ah ça! vas-tu fouiner, capon?

—Je ne fouine pas, je ne caponne pas; mais je dis ce que je pense, et je pense ce que je dis.

—Imbécile! dit l'élève en levant les épaules.

Hector ne répondit pas; il prit du papier et se mit à écrire. Les autres, après quelques instants de discussions, de gémissements et de regrets, firent comme lui: les devoirs y gagnèrent d'être mieux, faits que d'habitude; les leçons apprises et bien sues; le silence fut gardé plus exactement que jamais. Le maître d'étude n'eut pas un mauvais point à marquer.

Pendant que les coupables se rendaient, les uns au cachot, les autres en étude, le garçon de classe courait à toutes jambes chercher le médecin, qu'il ne trouva pas; et qu'il poursuivit de maison en maison en faisant quelques haltes, soit au café, soit au cabaret, quand il rencontrait un ami qui lui proposait une tasse ou un petit verre; pendant ce temps. Innocent se remettait petit à petit de sa frayeur et de son évanouissement; il ouvrit les yeux, la bouche, avala de l'air à pleins poumons, se releva, regarda autour de lui d'un air effaré, voulut marcher, et serait retombé si ses nouveaux amis ne l'eussent soutenu; il les regarda avec surprise, essaya de parler, mais ne put parvenir à articuler une parole.

Le maître et le maître d'étude Hervé firent approcher un banc, sur lequel on assit Innocent. On lui fit avaler quelques gorgées d'eau fraîche et d'arnica; on lui frotta d'eau et de vinaigre les tempes, le front et le visage. Il revint complètement à lui, et, quand il put parler, il remercia vivement les élèves qui lui donnaient des soins, et fondit en larmes.