—C'est bon cela, dit le maître, c'est une détente. Laissez-le pleurer c'est très bon.

Innocent pleura pendant quelques minutes; il se calma graduellement, et, se tournant vers le maître, il le remercia de ses bontés; il en fit autant au maître d'étude; puis il demanda aux élèves ce qui était arrivé depuis qu'il avait perdu connaissance, qui l'avait sauvé et où étaient ses ennemis.

Paul lui expliqua ce qui s'était passé; le maître compléta le récit et fit un grand éloge de Paul, Louis et Jacques. Innocent leur demanda de continuer à le protéger.

—Tu peux être tranquille, tu ne cours plus de dangers, M. le chef de pension renvoie les trois méchants qui montaient toujours les mauvais coups; les autres auront peur et se tiendront en repos. Mais si on voulait te tourmenter, nous sommes là. C'est que nous avons gagné là une fameuse victoire! Vingt-trois moyens qui ont fait fuir douze grands!

—Nous sommes les zouaves du collège! s'écria Louis.

—C'est ça! 3 zouaves! répondit Jacques.

—Mon pauvre garçon, tu devrais aller à l'infirmerie prendre un bain de pieds et te coucher, dit le maître d'étude.

—Oui Monsieur, répondit Innocent en se levant.

Ses amis demandèrent la permission de le conduire jusqu'à l'infirmerie et de le recommander à l'infirmière. Le maître y consentit, et Innocent et son escorte firent une entrée, triomphale et bruyante à l'infirmerie. Il n'y avait heureusement aucun malade ce jour-là; ils racontèrent à l'infirmière ce qui était arrivé à Innocent; le récit traîna, fut recommencé dix fois; enfin, la classe moyenne fut obligée de se rendre à l'étude, et Innocent resta seul. Il était dans son lit, seul, bien seul: personne pour le plaindre, pour le consoler, pour l'amuser. L'infirmière allait et venait, lisait, travaillait et ne regardait seulement pas Innocent Il acheva tristement la journée, dormit mal, se leva le lendemain après la visite du médecin, qui déclara qu'il avait eu plus de peur que de mal, et qui ne lui ordonna ni sangsues, ni vésicatoire, ni diète, ni purgation. On lui apporta à manger; il mourait de faim, et il aurait voulu manger quatre fois autant qu'on lui en donnait, mais l'infirmière fut inflexible. Innocent passa encore une triste journée sans aucune occupation. Quelques élèves de la moyenne vinrent le voir pendant quelques instants. Paul lui apporta un livre amusant, Jacques lui donna un douzaine de billes; Louis lui glissa en cachette deux croquets et une tablette de chocolat, qu'il mangea avec délices; l'infirmière ne s'en aperçut qu'à la dernière bouchée: il n'y avait plus rien, à confisquer; elle gronda, menaça de se plaindre. Innocent se fâcha, se plaignit de mourir de faim. Ce fut la seule distraction réelle de la journée. Le second jour, qui était dimanche, il allait si bien qu'on lui permit de quitter l'infirmerie et de sortir si on venait le chercher. Mais, hélas! personne ne vint! Les élèves étaient tous partis, excepté la grande classe, condamnée à la retenue, et Innocent restait là: ni sa tante, ni sa soeur, ni Prudence n'avaient pensé à lui.

XII