—Que vas-tu lui faire faire? dit tout bas sa femme; il ne saura pas ce que tu lui veux.

—Peut-être l'aura-t-il appris. Les ânes savants sont intelligents; je vais toujours essayer.

—Allons, Mirliflore (ce nom me fit soupirer), va embrasser la plus jolie dame de la société.

Je regardai à droite, à gauche; j'aperçus la fille de l'aubergiste, jolie brune de quinze à seize ans qui se tenait derrière tout le monde. J'allai à elle, j'écartai avec ma tête ceux qui gênaient le passage, et je posai mon nez sur le front de la petite, qui se mit à rire et qui parut contente.

—Dites donc, père Hutfer, vous lui avez fait la leçon, pas vrai? dirent quelques personnes en riant.

—Non, d'honneur, répondit Hutfer; je ne m'y attendais seulement pas.

—A présent, Mirliflore, dit l'homme, va chercher quelque chose, n'importe quoi, ce que tu pourras trouver, et donne-le à l'homme le plus pauvre de la société.

Je me dirigeai vers la salle où l'on venait de dîner, je saisis un pain, et, le rapportant en triomphe, je le remis entre les mains de mon nouveau maître. Rire général, tout le monde applaudit, un ami s'écria: «Ceci ne vient pas de vous, père Hutfer; cet âne a réellement du savoir; il a bien profité des leçons de son maître.»

—Allez-vous lui laisser son pain tout de même? dit quelqu'un dans la foule.

—Pour ça, non, dit Hutfer; rendez-moi cela, l'homme à l'âne; ce n'est pas dans nos conventions.