—C'est bon! tournez cela comme vous voudrez, dit le brigadier, il n'en est pas moins vrai que vous voyagez pour acheter du cidre avec votre camarade; que vous avez trouvé vos papiers sur la route; que vous les portiez, après les avoir lus, à la ville, chez les gendarmes; que vous avez acheté vos couteaux pour vous défendre contre des voleurs, que vous avez été attaqués et blessés par ces mêmes voleurs. N'est-ce pas ça?

Passe-Partout:—Oui, oui, c'est bien mon histoire.

Le brigadier:—Dites donc votre conte, car votre camarade a dit tout le contraire.

—Que vous a-t-il dit? demanda Passe-Partout avec inquiétude.

—Il est inutile que vous le sachiez pour le moment. Quand on vous aura ramenés au bagne, il vous le dira.

Et le brigadier sortit, laissant Passe-Partout dans un état de rage et d'inquiétude facile à concevoir.

—Pensez-vous, docteur, que ces hommes soient en état de marcher jusqu'à la ville? demanda le brigadier à M. Tudoux.

—Je pense qu'ils y arriveront en ne les poussant pas trop, répondit M. Tudoux avec lenteur. D'ailleurs, lors même qu'ils tomberaient en route, on pourrait toujours les ramasser et les étendre dans une voiture qu'on irait chercher. Mais la tête est endommagée par le coup de pied de l'âne; ils pourront bien en mourir dans trois ou quatre jours.

Le brigadier était embarrassé; quoique les prisonniers ne lui fissent éprouver aucune pitié, il était bon et il ne voulait pas les faire souffrir sans nécessité. M. de Ponchat, le papa de Pierre et de Henri, voyant son embarras, lui proposa de faire atteler une carriole. Le brigadier remercia et accepta. Quand la carriole fut amenée devant la porte, on y fit entrer Finot et Passe-Partout, chacun d'eux se trouvant entre deux gendarmes. De plus, on avait eu la précaution de leur attacher les pieds afin qu'ils ne pussent sauter de la carriole et s'enfuir. Le brigadier, à cheval, marchait à côté de la carriole, et ne perdait pas de vue ses prisonniers. Ils ne tardèrent pas à disparaître, et je restai seul devant la maison, mangeant de l'herbe, en attendant avec impatience la promenade de mes petits maîtres, et surtout de mon petit Jacques que je désirais revoir; le service que je venais de rendre devait m'avoir fait pardonner ma méchanceté passée.

Quand le jour fut venu tout à fait, que tout le monde fut levé, habillé, eut déjeuné, un groupe se précipita sur le perron. C'étaient les enfants. Tous coururent à moi et me caressèrent à l'envi. Mais, entre toutes les caresses, celles de mon petit Jacques furent les plus affectueuses.