—Non, répondit Jeanne, j'aime mieux attendre que Cadichon ait fini de manger, parce que, s'il laisse un peu d'avoine, je pourrai alors la prendre, sans la voler, pour la donner à mes lapins.
Henriette insista pour la faire partir, mais Jeanne refusa et resta près de moi. Henriette s'en alla avec ses cousins et ses cousines.
Je mangeai lentement; je voulais voir si Jeanne, une fois seule, succomberait à la tentation de régaler ses lapins à mes dépens. Elle regardait de temps en temps dans l'auget.
«Comme il mange! disait-elle. Il n'en finira pas.... Il ne doit plus avoir faim, et il mange toujours.... L'avoine diminue; pourvu qu'il ne mange pas tout.... S'il en laissait un peu seulement, je serais si contente!»
J'aurais bien mangé tout ce qui était devant moi, mais la pauvre petite me fit pitié; elle ne touchait à rien, malgré l'envie qu'elle en avait. Je fis donc semblant d'en avoir assez, et je quittai mon auget, y laissant la moitié de l'avoine; Jeanne fit un cri de joie, sauta sur ses pieds, et, prenant l'avoine par poignées, la versa dans son tablier de taffetas noir.
—Que tu es bon, que tu es gentil, mon gentil Cadichon! disait-elle. Je n'ai jamais vu un meilleur âne que toi.... C'est bien gentil de ne pas être gourmand! Tout le monde t'aime parce que tu es très bon.... Les lapins seront bien contents! Je leur dirai que c'est toi qui leur donnes de l'avoine.
Et Jeanne, qui avait fini de tout verser dans son tablier, partit en courant. Je la vis arriver à la petite maisonnette des lapins, et je l'entendis leur raconter combien j'étais bon, que je n'étais pas du tout gourmand, qu'il fallait faire comme moi, et que, puisque j'avais laissé l'avoine à des lapins, eux devaient en laisser pour les petits oiseaux.
—Je reviendrai tantôt, leur dit-elle, et je verrai si vous avez été bons comme Cadichon.
Elle ferma ensuite leur porte, et courut rejoindre Henriette.
Je la suivis pour savoir des nouvelles d'Auguste; en approchant du château, je vis avec plaisir qu'Auguste était assis sur l'herbe avec ses amis. Quand il me vit arriver, il se leva, vint à moi, et dit en me caressant: