J'étais heureux, je l'ai déjà dit; mon bonheur devait bientôt finir. Le père de Georget était soldat; il revint dans son pays, rapporta de l'argent, que lui avait laissé en mourant son capitaine, et la croix, qui lui avait donnée son général. Il acheta une maison à Mamers, emmena son petit garçon et sa vieille mère, et me vendit à un voisin qui avait une petite ferme. Je fus triste de quitter ma bonne vieille maîtresse et mon petit maître Georget; tous deux avaient toujours été bons pour moi, et j'avais bien rempli tous mes devoirs.
Mon nouveau maître n'était pas mauvais, mais il avait la sotte manie de vouloir faire travailler tout le monde, et moi comme les autres. Il m'attelait à une petite charrette, et il me faisait charrier de la terre, du fumier, des pommes, du bois. Je commençais à devenir paresseux; je n'aimais pas à être attelé, et je n'aimais pas surtout le jour du marché. On ne me chargeait pas trop et l'on ne me battait pas, mais il fallait ce jour-là rester sans manger depuis le matin jusqu'à trois ou quatre heures de l'après-midi. Quand la chaleur était forte, j'avais soif à mourir, et il fallait attendre que tout fût vendu, que mon maître eût reçu son argent, qu'il eût dit bonjour aux amis, qui lui faisaient boire la goutte.
Je n'étais pas très bon alors; je voulais qu'on me traitât avec amitié, sans quoi je cherchais à me venger. Voici ce que j'imaginai un jour; vous verrez que les ânes ne sont pas bêtes; mais vous verrez aussi que je devenais mauvais.
Le jour du marché, on se levait de meilleure heure que de coutume à la ferme; on cueillait les légumes, on battait le beurre, on ramassait les oeufs. Je couchais pendant l'été dans une grande prairie. Je voyais et j'entendais ces préparatifs, et je savais qu'à dix heures du matin on devait venir me chercher pour m'atteler à la petite charrette, remplie de tout ce qu'on voulait vendre. J'ai déjà dit que ce marché m'ennuyait et me fatiguait. J'avais remarqué dans la prairie un grand fossé rempli de ronces et d'épines; je pensai que je pourrais m'y cacher, de manière qu'on ne pût me trouver au moment du départ. Le jour du marché, quand je vis commencer les allées et venues des gens de la ferme, je descendis tout doucement dans le fossé, et je m'y enfonçai si bien qu'il était impossible de m'apercevoir. J'étais là depuis une heure, blotti dans les ronces et les épines, lorsque j'entendis le garçon m'appeler, en courant de tous côtés, puis retourner à la ferme. Il avait sans doute appris au maître que j'étais disparu, car peu d'instants après j'entendis la voix du fermier lui-même appeler sa femme et tous les gens de la ferme pour me chercher.
—Il aura sans doute passé au travers de la haie, disait l'un.
—Par où veux-tu qu'il ait passé? Il n'y a de brèche nulle part, répondit l'autre.
—On aura laissé la barrière ouverte, dit le maître. Courez dans les champs, garçons, il ne doit pas être loin; allez vite et ramenez-le, car le temps passe, et nous arriverons trop tard.
Les voilà tous partis dans les champs, dans les bois, à courir, à m'appeler. Je riais tout bas dans mon trou, et je n'avais garde de me montrer. Les pauvres gens revinrent essoufflés, haletants; pendant une heure ils avaient cherché partout. Le maître jura après moi, dit qu'on m'avait sans doute volé, que j'étais bien bête de m'être laisse prendre, fit atteler un de ses chevaux à la charrette et partit de fort mauvaise humeur. Quand je vis que chacun était retourné à son ouvrage, que personne ne pouvait me voir, je passai la tête avec précaution hors de ma cachette, je regardai autour de moi, et, me voyant seul, je sortis tout à fait; je courus à l'autre bout de la prairie, pour qu'on ne pût deviner où j'avais été, et je me mis à braire de toutes mes forces.
A ce bruit, les gens de la ferme accoururent.
—Tiens, le voilà revenu! s'écria le berger.