—Ça va lui faire mal de le saigner, reprit Jacques pleurant toujours.
—Pour ça non, vous allez voir; je vais le saigner tout de suite en attendant le vétérinaire.
—Je ne veux pas voir, je ne veux pas voir s'écria Jacques en se sauvant. Je suis sûr que cela lui fera mal.
Et il partit en courant. Pendant ce temps. Bouland prit sa lancette, me la posa sur une veine du cou, la frappa d'un petit coup de marteau, et le sang jaillit aussitôt. A mesure que le sang coulait, je me sentais soulagé; ma tête n'était plus si lourde; je n'étouffais plus; je fus bientôt en état de me relever. Bouland arrêta le sang, me donna de l'eau de son, et une heure après me lâcha dans un pré. J'allais mieux, mais je n'étais pas guéri; je fus près de huit jours à me remettre. Pendant ce temps, Jacques et Jeanne me soignèrent avec une bonté que je n'oublierai jamais: ils venaient me voir plusieurs fois par jour; ils me cueillaient de l'herbe afin de m'éviter la peine de me baisser pour la brouter; ils m'apportaient des feuilles de salade du potager, des choux, des carottes, ils me faisaient rentrer eux-mêmes tous les soirs dans mon écurie, et je trouvais ma mangeoire pleine de choses que j'aimais, des épluchures de pommes de terre avec du sel. Un jour, ce bon petit Jacques voulut me donner son oreiller, parce que, disait-il, j'avais la tête trop basse quand je dormais. Une autre fois, Jeanne voulut me couvrir avec le couvre-pied de son lit pour me tenir chaud la nuit. Un autre jour, ils me mirent des morceaux de laine autour des jambes de crainte que je n'eusse froid. J'étais désolé de ne pouvoir leur témoigner ma reconnaissance, mais j'avais le malheur de tout comprendre et de ne pouvoir rien dire. Je me rétablis à la fin, et je sus qu'on projetait une partie d'ânes dans la forêt avec les cousins et cousines.
XII
LES VOLEURS
Tous les enfants se trouvaient réunis dans la cour; beaucoup d'ânes avaient été rassemblés de tous les villages voisins. Je reconnus presque tous ceux de la course; celui de Jeannot me regardait d'un air farouche, tandis que je lui lançais des regards moqueurs. La grand'mère de Jacques avait chez elle presque tous ses petits-enfants: Camille, Madeleine, Elisabeth, Henriette, Jeanne, Pierre, Henri, Louis et Jacques. Les mamans de tous ces enfants devaient venir avec eux à âne, tandis que les papas suivraient à pied, armés de baguettes, pour faire marcher les paresseux. Avant de partir, on se querella un peu, comme il arrive toujours, à qui prendrait le meilleur âne: tout le monde voulait m'avoir, personne ne voulait me céder, de sorte qu'on résolut de me tirer au sort. Je tombai en partage au petit Louis, cousin de Jacques; c'était un excellent petit garçon, et j'aurais été très content de mon sort, si je n'avais vu le pauvre petit Jacques essuyer en cachette ses yeux pleins de larmes. Chaque fois qu'il me regardait, ses larmes débordaient; il me faisait de la peine, mais je ne pouvais le consoler; il fallait bien d'ailleurs qu'il apprît comme moi la résignation et la patience. Il finit par prendre son parti, et monta son âne en disant au cousin Louis:
—Je resterai toujours près de toi, Louis; ne fais pas trop galoper Cadichon, pour que je ne reste pas en arrière.
Louis:—Et pourquoi resterais-tu en arrière? Pourquoi ne galoperais-tu pas comme moi?
Jacques:—Parce que Cadichon galope plus vite que tous les ânes du pays.