Louis:—Comment sais-tu cela?
Jacques:—Je les ai vus courir pour gagner le prix le jour de la fête du village, et Cadichon les a tous dépassés.
Louis promit à son cousin qu'il n'irait pas trop vite, et tous deux partirent au trot. Mon camarade n'était pas mauvais, de sorte que je n'eus pas à me gêner beaucoup pour ne pas le dépasser. Les autres nous suivaient tant bien que mal; nous arrivâmes ainsi jusqu'à une forêt où les enfants devaient voir de très belles ruines d'un vieux couvent et d'une ancienne chapelle. Elles avaient une mauvaise réputation dans le pays; on n'aimait pas à y aller autrement qu'en nombreuse compagnie. La nuit, disait-on, des bruits étranges semblaient sortir de dessous les décombres; des gémissements, des cris, des cliquetis de chaînes; plusieurs voyageurs qui s'étaient moqués de ces récits et qui avaient voulu aller visiter seuls ces ruines, n'en étaient pas revenus; on n'en avait jamais entendu parler depuis.
Quand tout le monde fut descendu d'âne, et qu'on nous eut laissés paître, la bride sur le cou, les papas et les mamans prirent leurs enfants par la main, leur défendant de s'écarter et de rester en arrière; je les regardais avec inquiétude s'éloigner et se perdre dans ces ruines. Je m'éloignai aussi de mes camarades et je me mis à l'abri du soleil sous une arche à moitié ruinée qui se trouvait sur une hauteur adossée au bois, et un peu plus loin que le couvent. J'y étais depuis un quart d'heure à peine lorsque j'entendis du bruit près de l'arche; je me blottis dans une épaisseur du mur ruiné d'où je pouvais voir au loin sans être vu. Le bruit, quoique sourd, augmentait; il semblait venir de dessous terre.
Je ne tardai pas à voir paraître une tête d'homme qui sortait avec précaution d'entre les broussailles.
—Rien... dit-il tout bas après avoir regardé autour de lui. Personne... Vous pouvez venir camarades. Que chacun prenne un de ces ânes et l'emmène lestement.
Il se rangea pour donner passage à une douzaine d'hommes, auxquels il dit encore à mi-voix:
—Si les ânes se sauvent, ne vous amusez pas à courir après. Vite, et pas de bruit, c'est la consigne.
Les hommes se glissèrent le long du bois, très fourré dans cette partie de la futaie; ils marchaient avec précaution, mais vite; les ânes, qui cherchaient l'ombre, broutaient de l'herbe près de la lisière du bois. A un signal donné, chacun des voleurs prit un des ânes par la bride et l'attira dans le fourré. Ces ânes, au lieu de résister, de se débattre, de braire, pour donner l'éveil, se laissèrent emmener comme des imbéciles; un mouton n'eût pas été plus bête. Cinq minutes après, les voleurs arrivaient au fourré qui se trouvait au pied de l'arche. On fit entrer mes camarades un à un dans les broussailles, où ils disparurent. J'entendis le bruit de leurs pas sous terre, puis tout rentra dans le silence.
«Voilà l'explication des bruits qui effrayent le pays, pensai-je: une bande de voleurs est cachée dans les caves du couvent. Il faut les faire prendre; mais comment? Voilà la difficulté.»