—Tais-toi, mauvais plaisant, dit un troisième; tu sais bien que cette croix-là est marquée sur les ânes pour rappeler qu'un des leurs a eu l'honneur d'être monté par Notre-Seigneur Jésus-Christ.
—Voilà pourquoi c'est une croix d'honneur, reprit l'autre.
—Silence! dit l'officier à voix basse: Cadichon dresse les oreilles.
J'entendis en effet un bruit extraordinaire du côté de l'arche; ce n'était pas un bruit de pas, on aurait dit plutôt comme un craquement et des cris étouffés. Les gendarmes entendaient bien aussi, mais sans pouvoir deviner ce que c'était. Enfin, une fumée épaisse s'échappa de plusieurs soupiraux et fenêtres basses du couvent, puis quelques flammes jaillirent: quelques instants après tout était en feu.
—Ils ont mis le feu dans les caves pour s'échapper par les portes, dit l'officier.
—Il faut courir l'éteindre, mon lieutenant, répondit un gendarme.
—Gardez-vous-en bien! Surveillons plus que jamais toutes les issues, et si les voleurs paraissent, feu de vos carabines; les pistolets viendront après.
L'officier avait bien deviné la manoeuvre de ces voleurs; ils avaient compris qu'ils étaient découverts, que leurs camarades avaient été faits prisonniers, et ils espéraient qu'à la faveur de l'incendie et des efforts des gendarmes pour l'éteindre, ils pourraient s'échapper et reprendre leurs amis. Nous vîmes bientôt les six voleurs restants et leur capitaine sortir avec précipitation de l'entrée masquée par des broussailles; trois gendarmes seulement se trouvaient à ce poste; ils tirèrent chacun leur coup de carabine avant que les voleurs eussent eu le temps de faire usage de leurs armes. Deux voleurs tombèrent; un troisième laissa échapper son pistolet: il avait le bras cassé. Mais les trois derniers et leur capitaine s'élancèrent avec fureur sur les gendarmes, qui, le sabre d'une main, le pistolet de l'autre, se battirent comme des lions. Avant que l'officier et les deux autres gendarmes qui surveillaient le côté opposé du couvent eussent eu le temps d'accourir, le combat était presque terminé; les voleurs étaient tous tués ou blessés; le capitaine se défendait encore contre un gendarme, le seul qui fût sur pied; les deux autres étaient grièvement blessés. L'arrivée du renfort mit fin au combat. Et un clin d'oeil le capitaine fut entouré, désarmé, garrotté et couché près des six voleurs prisonniers.
Pendant ce combat, le feu s'était éteint; ce qui avait brûlé n'était que des broussailles et du menu bois; mais, avant de pénétrer dans les souterrains, l'officier voulut attendre l'arrivée du renfort qu'il avait demandé. La nuit était bien avancée quand nous vîmes arriver six gendarmes nouveaux et la charrette qui devait emmener les prisonniers. On les coucha côte à côte dans la voiture; l'officier était humain: il avait donné ordre de les débâillonner, de sorte qu'ils disaient aux gendarmes mille injures. Les gendarmes n'y faisaient seulement pas attention. Deux d'entre eux montèrent sur la charrette pour escorter les prisonnier; on fit des brancards pour emporter les blessés.
Pendant ces préparatifs, j'accompagnai l'officier dans la descente qu'il fit aux souterrains, escorté de huit hommes. Nous traversâmes un long corridor qui allait toujours en descendant, puis nous arrivâmes dans les souterrains où les brigands avaient établi leur demeure. Un de ces caveaux leur servait d'écurie; nous y trouvâmes tous mes camarades pris de la veille, qui avaient tous une pierre à la queue. On les en délivra immédiatement, et ils se mirent à braire à l'unisson. Dans ce souterrain, c'était un bruit à rendre sourd.