Je vécus tranquillement un mois dans cette forêt. Je m'ennuyais bien un peu quelquefois, mais je préférais encore vivre seul que vivre malheureux. J'étais donc à moitié heureux lorsque je m'aperçus que l'herbe diminuait et devenait dure; les feuilles tombaient, l'eau était glacée, la terre était humide.
«Hélas! hélas! pensai-je; que devenir? Si je reste ici, je périrai de froid, de faim, de soif. Mais où aller? Qui est-ce qui voudra de moi?»
A force de réfléchir, j'imaginai un moyen de trouver un abri. Je sortis de la forêt, et j'allai dans un petit village tout près de là. Je vis une petite maison isolée et bien propre; une bonne femme était assise à la porte, elle filait. Je fus touché de son air de bonté et de tristesse; je m'approchai d'elle, et je mis ma tête sur son épaule. La bonne femme poussa un cri, se leva précipitamment de dessus sa chaise, et parut effrayée. Je ne bougeai pas; je la regardai d'un air doux et suppliant.
—Pauvre bête! dit-elle enfin, tu n'as pas l'air méchant. Si tu n'appartiens à personne, je serais bien contente de t'avoir pour remplacer mon pauvre vieux Grison, mort de vieillesse. Je pourrai continuer à gagner ma vie en vendant mes légumes au marché. Mais ... tu as sans doute un maître, ajouta-t-elle en soupirant.
—A qui parlez-vous, grand'mère? dit une voix douce qui venait de l'intérieur de la maison.
—Je cause avec un âne qui est venu me mettre la tête sur l'épaule, et qui me regarde d'un air si doux que je n'ai pas le coeur de le chasser.
—Voyons, voyons, reprit la petite voix.
Et aussitôt je vis sur le seuil de la porte un beau petit garçon de six à sept ans. Il était pauvrement mais proprement vêtu. Il me regarda d'un oeil curieux et un peu craintif.
—Puis-je le caresser, grand'mère? dit-il.
—Certainement, mon Georget; mais prends garde qu'il ne te morde.