Nous causâmes encore quelque temps, il me quitta fort tard.

—J'aurai le temps de dormir le jour, disait-il; et toi tu n'as pas grand'chose à faire dans cette saison-ci.

Toute la journée du lendemain se passa en effet sans que je visse mon pauvre ami. Vers le soir, je l'attendais avec impatience, lorsque j'entendis ses cris. Je courus près de la haie; je vis la méchante fermière qui le tenait par la peau du cou, pendant que Jules le frappait avec le fouet du charretier. Je m'élançai au travers de la haie par une brèche mal fermée; je me jetai sur Jules, et je le mordis au bras de façon à lui faire tomber le fouet des mains. La fermière lâcha Médor, qui se sauva, c'est ce que je voulais; je lâchai aussi le bras de Jules, et j'allais retourner dans mon enclos, lorsque je me sentis saisir par les oreilles; c'était la fermière, qui dans sa colère, criait à Jules:

—Donne-moi le grand fouet, que je corrige ce mauvais animal! Jamais plus méchant âne n'a été vu en ce monde. Donne donc, ou claque-le toi-même.

—Je ne peux remuer le bras, dit Jules en pleurant; il est tout engourdi.

La fermière saisit le fouet tombé à terre, et courut à moi pour venger son méchant garçon. Je n'eus pas la sottise de l'attendre comme vous pouvez bien penser. Je fis un saut et m'éloignai quand elle fut près de m'atteindre; elle continua à me poursuivre et moi à me sauver, ayant grand soin de me tenir hors de la portée du fouet. Je m'amusai beaucoup à cette course; je voyais la colère de ma maîtresse augmenter à mesure qu'elle se fatiguait; je la faisais courir et suer sans me donner de mal, la méchante femme était en nage, était rendue, sans avoir eu le plaisir de m'attraper seulement du bout de son fouet. Mon ami était suffisamment vengé quand la promenade fut terminée. Je le cherchai des yeux, car je l'avais vu courir du côté de mon enclos; mais il attendait, pour se montrer, le départ de sa cruelle maîtresse.

—Misérable! scélérat! cria l'enragée fermière en se retirant; tu me le payeras quand tu seras sous le bât.

Je restai seul. J'appelai; Médor sortit timidement la tête du fossé où il était caché; je courus à lui.

—Viens! lui dis-je. Elle est partie. Qu'as-tu fait? Pourquoi te faisait-elle battre par Jules?

—Parce que j'avais un morceau de pain qu'un des enfants avait posé par terre: elle m'a vu, s'est élancée sur moi, a appelé Jules, et lui a ordonné de me battre sans pitié.