—Est-ce que personne n'a cherché à te défendre?

—Me défendre! Ah oui! vraiment! ils ont tous crié: «C'est bien fait! c'est bien fait! Fouette-le, Jules, pour qu'il recommence pas.—Soyez tranquilles, répondit Jules, je n'irai pas de main-morte; vous allez voir comme je vais le faire chanter.» Et à mon premier cri, ils ont tous battu des mains et crié: «Bravo! Encore, encore!»

—Méchants petits drôles! m'écriai-je. Mais pourquoi as-tu pris ce morceau de pain, Médor? Est-ce qu'on ne t'avait pas donné ton souper?

—Si fait, si fait. J'avais mangé; mais le pain de ma soupe était si émietté, que je n'ai pu en rien retirer pour toi, et si j'avais pu emporter ce gros morceau que les enfants avaient fait tomber, tu aurais eu un bon régal.

—Mon pauvre Médor, c'est pour moi que tu as été battu!... Merci, mon ami, merci; je n'oublierai jamais ton amitié, ta bonté!... Mais ne recommence pas, je t'en supplie; crois-tu que ce pain m'eût fait plaisir, si j'avais su ce qu'il devait te faire souffrir? J'aimerais cent fois mieux ne vivre que de chardons, et te savoir bien traité et heureux.

Nous causâmes longtemps encore, et je fis promettre à Médor de ne plus se mettre, à cause de moi, dans le cas d'être battu; je lui promis aussi de faire toutes sortes de tours à tous les gens de la ferme, et je tins parole. Un jour, je jetai dans un fossé plein d'eau Jules et sa soeur, et je me sauvai, les laissant barboter et se débattre. Un autre jour, je poursuivis le petit de trois ans comme si j'avais voulu le mordre; il criait et courait avec une terreur qui me réjouissait. Une autre fois, je fis semblant d'être pris de coliques, et je me roulai sur la grande route avec une charge d'oeufs sur le dos; tous les oeufs furent écrasés; la fermière, quoique furieuse, n'osait pas me frapper; elle me croyait réellement malade; elle pensa que j'allais mourir; que l'argent que je leur avais coûté serait perdu, et, au lieu de me battre, elle me ramena et me donna du foin et du son. Je n'ai jamais fait un meilleur tour de ma vie, et le soir, en le racontant à Médor, nous nous pâmions de rire. Une autre fois, je vis tout leur linge étalé sur la haie pour sécher. Je pris toutes les pièces l'une après l'autre avec mes dents, et je les jetai dans le jus du fumier. Personne ne m'avait vu faire; quand la maîtresse ne trouva plus son linge, et qu'après l'avoir cherché partout, elle le trouva dans le jus du fumier, elle se mit dans une épouvantable colère; elle battit la servante, qui battit les enfants, qui battirent les chats, les chiens, les veaux, les moutons. C'était un vacarme charmant pour moi, car tous criaient, tous juraient, tous étaient furieux. Ce fut encore une soirée bien gaie que nous passâmes, Médor et moi.

En réfléchissant depuis à toutes ces méchancetés, je me les suis sincèrement reprochées, car je me vengeais sur des innocents des fautes des coupables. Médor me blâmait quelquefois, et me conseillait d'être meilleur et plus indulgent; mais je ne l'écoutais pas, je devenais de plus en plus méchant; j'en ai été bien puni, comme on le verra plus tard.

Un jour, jour de tristesse et de deuil, un monsieur qui passait vit Médor, l'appela, le caressa; puis il alla parler au fermier, et le lui acheta pour cent francs. Le fermier, qui croyait avoir un chien de peu de valeur, était enchanté; mon pauvre ami fut immédiatement attaché avec un bout de corde, et emmené par son nouveau maître; il me regarda d'un air douloureux; je courus de tous côtés pour chercher un passage dans la haie, les brèches étaient bouchées; je n'eus même pas la consolation de recevoir les adieux de mon cher Médor. Depuis ce jour je m'ennuyai mortellement; ce fut peu de temps après qu'eut lieu l'histoire du marché, et ma fuite dans la forêt de Saint-Evroult. Pendant les années qui ont suivi cette aventure, j'ai souvent, bien souvent pensé à mon ami, et j'ai bien désiré le retrouver; mais où le chercher? J'avais su que son nouveau maître n'habitait pas le pays, qu'il n'y était venu que pour voir un de ses amis.

Quand je fus amené chez votre grand'mère par mon petit Jacques, jugez de mon bonheur en voyant quelques temps après arriver, avec votre oncle et vos cousins Pierre et Henri, mon ami, mon cher Médor. Il fallait voir la surprise générale lorsqu'on vit Médor courir à moi, me faire mille caresses, et moi le suivre partout. On crut que c'était pour Médor la joie de se trouver à la campagne; pour moi, on pensa que j'étais bien aise d'avoir un compagnon de promenade. Si l'on avait pu nous comprendre, deviner nos longues conversations, on aurait compris ce qui nous attirait l'un vers l'autre.

Médor fut heureux de tout ce que je lui racontais de ma vie calme et heureuse, de la bonté de mes maîtres, de ma bonne et même glorieuse réputation dans le pays; il gémit avec moi au récit de mes tristes aventures; il rit, tout en me blâmant, des tours que j'avais joués au fermier qui m'avait acheté du père Georget; il frémit d'orgueil au récit de mon triomphe dans la course d'ânes; il gémit de l'ingratitude des parents de la pauvre Pauline, et il versa quelques larmes sur le triste sort de cette malheureuse enfant.