M. Duval s'avança vers la porte, me regarda attentivement. «Non ce n'est pas à moi, ni à personne que je connaisse, mon garçon. Va chercher plus loin.»
Georget remonta sur mon dos; je repartis au galop, et nous marchâmes, demandant de porte en porte à qui j'appartenais. Personne ne me reconnaissait, et nous revînmes chez la bonne grand'mère, qui filait toujours assise devant sa maison.
Georget:—Grand'mère, le bourri n'appartient à personne du pays. Qu'allons-nous en faire? Il ne veut pas me quitter, et il se sauve quand quelqu'un veut le toucher.
La grand'mère:—En ce cas, mon Georget, il ne faut pas le laisser passer la nuit dehors; il pourrait lui arriver malheur. Va le mener à l'écurie de notre pauvre Grison, et donne-lui une botte de foin et un seau d'eau. Nous verrons demain à le mener au marché; peut-être retrouverons-nous son maître.
Georget:—Et si nous ne le retrouvons pas, grand'mère?
La grand'mère:—Nous le garderons jusqu'à ce qu'on le réclame. Nous ne pouvons pas laisser cette pauvre bête périr de froid pendant l'hiver, ou bien tomber aux mains de méchants garnements qui la battraient et la feraient mourir de fatigue et de misère.
Georget me donna à boire et à manger, me caressa et sortit. Je lui entendis dire en fermant la porte:
«Ah! que je voudrais qu'il n'eût pas de maître et qu'il restât chez nous!»
Le lendemain Georget me mit un licou après m'avoir fait déjeuner. Il m'amena devant la porte, la grand'mère me mit sur le dos un bât très léger, et s'assit dessus. Georget lui apporta un petit panier de légumes, qu'elle mit sur ses genoux, et nous partîmes pour le marché de Mamers. La bonne femme vendit bien ses légumes, personne ne me reconnut et je revins avec mes nouveaux maîtres.
Je vécus chez eux pendant quatre ans; j'étais heureux; je ne faisais de mal à personne; je faisais bien mon service; j'aimais mon petit maître, qui ne me battait jamais; on ne me fatiguait pas trop; on me nourrissait assez bien. D'ailleurs, je ne suis pas gourmand. L'été, des épluchures de légumes, des herbes dont ne veulent pas les chevaux ni les vaches; l'hiver, du foin et des pelures de pommes de terre, de carottes, de navets: voilà ce qui nous suffit à nous autres ânes.