MADAME DE ROSBOURG, _avec intérêt.—_Où est ton père? N'est-il pas avec vous?
LA PETITE FILLE.—Hélas! non, madame, et c'est pour cela que nous sommes si malheureuses. Mon père est parti il y a quelques années; on dit que son vaisseau a péri; nous n'en avons plus entendu parler; maman en a eu tant de chagrin qu'elle a fini par tomber malade. Nous avons vendu tout ce que nous avions pour acheter du pain, et maintenant nous n'avons plus rien à vendre. Que va devenir ma pauvre mère? Que pourrais-je faire pour la sauver?
Et la petite fille recommença à sangloter.
Mme de Rosbourg avait été fort émue et fort agitée par ce récit.
«Sur quel vaisseau était monté ton père, demanda-t-elle d'une voix tremblante, et comment s'appelait le commandant?»
LA PETITE FILLE.—C'était la frégate la _Sibylle, _commandant de
Rosbourg.
Mme de Rosbourg poussa un cri et saisit dans ses bras la petite fille effrayée.
«Mon mari!… son vaisseau!… répétait-elle. Pauvre enfant, toi aussi, tu es restée orpheline comme ma pauvre Marguerite! Ta pauvre mère pleure comme moi un mari perdu, mais vivant peut-être. Ah! ne t'inquiète plus de ta mère ni de ton avenir; vite, conduis-moi près d'elle, que je la voie, que je la console!»
Et elle pressa le pas, tenant par la main, la petite Lucie (c'était son nom); Mme de Fleurville et les enfants suivaient en silence. Lucie n'avait pas bien compris l'exclamation et les promesses de Mme de Rosbourg, mais elle sentait que c'était du bonheur qui lui arrivait et que sa mère serait secourue; elle marchait aussi vite que le lui permettait sa faiblesse; en peu d'instants elles arrivèrent à une vieille masure.
C'était une cabane, une hutte de bûcheron, abandonnée et délabrée. Le toit était percé de tous côtés; il n'y avait pas de fenêtre; la porte était si peu élevée que Mme de Rosbourg dut se baisser pour y entrer; l'obscurité ne lui permit pas au premier moment de distinguer, au fond de la cabane, une femme, à peine couverte de mauvais haillons, étendue sur un tas de mousse: c'était le lit de la mère et de la fille. Aucun meuble, aucun ustensile de ménage ne garnissait la cabane; aucun vêtement n'était accroché aux murs. Mme de Rosbourg eut peine à retenir ses larmes à la vue d'une si profonde misère; elle s'approcha de la malheureuse femme pâle, amaigrie, qui attendait avec anxiété le retour de Lucie et la nourriture qu'elle devait acheter avec le prix de sa pauvre vieille robe. Mme de Rosbourg comprit que la faim était en ce moment la plus cruelle souffrance de la mère et de la fille; elle fit approcher Lucie, ouvrit le panier et partagea entre elles le pain et les fruits, qu'elles dévorèrent avec avidité. Elle attendit la fin de ce petit repas pour expliquer à la pauvre femme qu'elle était Mme de Rosbourg, femme du commandant de la _Sibylle, _et que la petite Lucie lui avait raconté leur misère, leur chagrin depuis la perte du vaisseau que montait son mari.