«Je me charge de votre avenir, ma pauvre Françoise, ajouta-t-elle; ne vous inquiétez ni de votre petite Lucie ni de vous-même. En rentrant à Fleurville, je vais immédiatement vous envoyer une charrette qui vous amènera au village. Je m'occuperai de vous loger, de vous faire soigner, de vous procurer tout ce qui vous est nécessaire. Dans deux heures vous aurez quitté cette habitation malsaine et misérable.»

Mme de Rosbourg ne donna ni à Françoise ni à Lucie le temps de revenir de leur surprise; elle sortit précipitamment, emmenant avec elle Mme de Fleurville et les enfants, qui étaient restés à la porte de la cabane. Aucune d'elles ne parla; Mme de Rosbourg était absorbée dans ses tristes souvenirs, Mme de Fleurville et les enfants respectaient sa douleur. En approchant du village, Mme de Rosbourg proposa à Mme de Fleurville de venir avec elle visiter une maison qui était à louer depuis quelque temps et qui pouvait convenir à la pauvre femme. Mme de Fleurville accepta la proposition avec empressement, et l'on se dirigea vers une maison petite, mais propre, et entièrement mise à neuf. Il y avait trois pièces, une cave et un grenier, un joli jardin et un potager planté d'arbres fruitiers; les chambres étaient claires, assez grandes pour servir, l'une de cuisine et de salle à manger, l'autre de chambre pour la mère Françoise et sa fille, la troisième de pièce de réserve.

«Chère amie, dit Mme de Rosbourg à Mme de Fleurville, pendant que j'irai chez le propriétaire de cette maison, ayez la bonté de rentrer au château et d'envoyer une charrette qui ramènera la femme Lecomte, et une seconde voiture qui apportera ici les meubles et les effets indispensables pour ce soir. La pauvre femme pourra dès aujourd'hui passer la nuit dans un bon lit, en attendant que je lui achète de quoi se meubler convenablement.»

Mme de Fleurville et les enfants partirent sans plus attendre. Les enfants, aidés d'Élisa, se chargèrent de rassembler tout ce qu'il fallait pour le coucher et le dîner de Françoise et de Lucie. Mais, quand chacune d'elles eut fait apporter les objets qu'elle croyait absolument nécessaires, il y en avait une telle quantité, qu'une seule charrette n'aurait pu en contenir même la moitié. C'étaient des tables, des chaises, des fauteuils, des tabourets, des flambeaux, des vases, des casseroles, des cafetières, des tasses, des verres, des assiettes, des carafes, des balais, des brosses, des tapis, un pain de sucre, deux pains de six livres chacun, une marmite pleine de viande, une cruche de lait, une motte de beurre, un panier d'oeufs, dix bouteilles de vin, toutes sortes de provisions en légumes en fruits, en saucissons, jambons, etc…, etc.

Quand Élisa vit cet amas d'objets inutiles, elle se mit à rire si fort que Marguerite et Sophie se fâchèrent, pendant que Camille et Madeleine rougissaient de contrariété.

ÉLISA, _riant encore.—_Et vous croyez que votre maman enverra tout cet amas de choses inutiles?

SOPHIE, _piquée.—_Il n'y a rien que de très utile dans ce que nous avons fait apporter.

ÉLISA.—Utile pour une maison comme la nôtre; mais pour une pauvre femme qui n'a pas seulement un lit à elle, que voulez-vous qu'elle fasse de tout cela? Et comment viendrait-elle à bout de ranger et de nettoyer tous ces meubles? et comment mangerait-elle tout ce pain, qui serait dur comme une pierre avant qu'elle arrivât à la dernière bouchée? cette viande, qui serait gâtée avant qu'elle en eût mangé la moitié? ce beurre, ces oeufs, ces légumes? Tout serait perdu, vous le voyez bien.

CAMILLE.—Mais toi-même, Élisa, tu as préparé des matelas, des oreillers, des draps, des couvertures.

ÉLISA.—Certainement, parce que c'est nécessaire pour le coucher de la mère Lecomte et de sa fille. Mais tout cela?… Allons, laissez-moi faire; je vais arranger les choses pour le mieux. Joseph, venez nous aider à ranger nos affaires dans la charrette pour la petite maison blanche du village. Tenez, voilà Nicaise qui passe; appelez-le, qu'il nous donne un coup de main… Bon…; prenez les matelas… c'est cela…; à présent, le paquet de couvertures, de draps et d'oreillers…, très bien… Placez dans un coin ce pain, ce petit pot de beurre, ces six oeufs…; bon… et puis la petite marmite de bouillon…, une bouteille de vin à présent…, un paquet de chandelles et un flambeau. Là…, ajoutez cette petite table, deux chaises de paille, deux verres, deux assiettes…, et c'est tout. Allez, maintenant, et attendez madame pour décharger la voiture.