MÈRE LEUFFROY.—Pour ça non, mam'selle: une demi-heure de marche au plus. Vous irez bien en vous promenant.

Sophie ne dit plus rien, mais elle forma en elle-même le projet d'y aller; et, pour en avoir seule le mérite, elle résolut de le faire sans aide, sans en parler à personne, sinon à Marguerite, avec laquelle elle était plus particulièrement liée; d'ailleurs, elle craignait que Camille et Madeleine, qui ne faisaient jamais rien sans demander la permission à leur maman, ne l'empêchassent de s'éloigner sans sa bonne. Elle attendit donc que Marguerite fût seule pour lui raconter ce qu'elle savait de la misère de cette pauvre petite vieille, et pour lui proposer d'aller la voir et la secourir.

MARGUERITE.—Je ne demande pas mieux; allons-y tout de suite, si maman le permet, et emmenons avec nous Camille, Madeleine et Élisa.

SOPHIE.—Mais non, Marguerite, il ne faut pas en parler à personne, cela sera bien plus beau, bien plus charitable, d'aller seules, de ne nous faire aider de personne, de donner à cette petite mère Toutain l'argent que nous avons pour nos gâteaux et nos plaisirs. Moi, j'ai trois francs vingt centimes dans ma bourse; et toi, combien as-tu?

MARGUERITE.—Moi, j'ai deux francs quarante-cinq centimes. Je sais bien que nous sommes riches; mais pourquoi est-ce mieux, pourquoi est-ce plus charitable de nous cacher de Mme de Fleurville, de maman, de Camille, de Madeleine, et d'aller seules chez cette bonne femme?

SOPHIE.—Parce que j'ai entendu dire, l'autre jour, à ta maman, qu'il ne faut pas s'enorgueillir du bien qu'on fait, et qu'il faut se cacher pour ne pas en recevoir d'éloges. Alors, tu vois bien que nous ferons mieux de nous cacher pour faire la charité à cette bonne vieille.

MARGUERITE.—Il me semble pourtant que je dois le dire au moins à maman.

SOPHIE.—Mais pas du tout. Si tu le dis à ta maman, ils voudront tous venir avec nous, ils voudront tous donner de l'argent; et nous, que ferons-nous? Nous resterons là à écouter et à regarder, comme l'autre jour dans la cabane de Françoise et de Lucie. Quel bien avons-nous fait là-bas? Aucun; c'est Mme de Rosbourg qui a parlé et qui a tout donné.

MARGUERITE.—Sophie, je crois que nous sommes trop petites pour nous en aller toutes seules dans la forêt.

SOPHIE.—Trop petites! Tu as six ans, moi j'en ai huit, et tu trouves que nous ne pouvons pas sortir sans nos mamans ou sans une bonne? Ha! ha! ha! J'allais seule bien plus loin que cela quand j'avais cinq ans.