Mme de Fleurville et les enfants rentrèrent au château pour les leçons, qui avaient été un peu négligées la veille. Mme de Rosbourg revint à midi; elle demanda et obtint un dernier congé pour aider à placer et à ranger le mobilier de la maison blanche. Élisa, qui était fort complaisante et fort adroite, fut encore mise en réquisition par Mme de Rosbourg et les enfants, et l'on retourna après déjeuner chez Françoise, les enfants courant et sautant le long du chemin. Elles trouvèrent la mère et la fille folles de joie devant tous leurs trésors. Meubles, vaisselle, linge, vêtements, rien n'avait été oublié. Ce fut une longue occupation de tout mettre en place. On courut chercher le menuisier pour clouer des planches; des clous à crochet. On accrocha et l'on décrocha dix fois les casseroles, les miroirs; presque tous les meubles firent le tour des chambres avant de trouver la place où ils devaient rester; chacune donnait son avis, criait, tirait, riait. Tout l'après-midi suffit à peine pour tout mettre en place. Jamais Lucie n'avait été si heureuse, son coeur débordait de joie; de temps à autre elle se jetait à genoux et s'écriait: «Mon Dieu, je vous remercie! Mes chères dames, que je vous suis reconnaissante!
Mes bonnes petites demoiselles, merci, oh! merci.» Les petites étaient aussi joyeuses que Lucie et Françoise. La vue de tant de bonheur leur était une excellente leçon de charité. Sophie se promettait de toujours être charitable, de donner aux pauvres tout l'argent de ses menus plaisirs. La journée se termina par un repas excellent, que Mme de Fleurville avait fait apporter chez Françoise. Tous dînèrent ensemble sur la table neuve avec la vaisselle et le linge de Françoise. Élisa fut de la partie; Camille et Madeleine la placèrent entre elles et eurent soin de remplir son assiette tout le temps du dîner. On servit de la soupe, un gigot rôti, une fricassée de poulet, une salade et une tourte aux pêches. Lucie se léchait les doigts; les enfants jouissaient de son bonheur, que partageait Françoise.
Après le dîner, Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville retournèrent au château, laissant Élisa avec les enfants, qui avaient instamment demandé de rester pour aider Lucie à laver, à essuyer la vaisselle et à tout mettre en ordre.
Quand tout fut propre et rangé, quand on eut soigneusement renfermé dans le buffet les restes du repas, Élisa et les enfants se retirèrent; Lucie aida sa mère à se coucher, et se reposa elle- même des fatigues de cette heureuse journée.
XXII. Sophie veut exercer la charité.
Sophie avait été fortement impressionnée de l'aventure de Françoise et de Lucie; elle avait senti le bonheur qu'on goûte à faire le bien. Jamais sa belle-mère ni aucune des personnes avec lesquelles elle avait vécu n'avaient exercé la charité et ne lui avaient donné de leçons de bienfaisance. Elle savait qu'elle aurait un jour une fortune considérable, et, en attendant qu'elle pût l'employer au soulagement des misères, elle désirait ardemment retrouver une autre Lucie et une autre Françoise. Un jour la mère Leuffroy, la jardinière, avec laquelle elle aimait à causer, et qui était une très bonne femme, lui dit:
«Ah! mam'selle, il y a bien des pauvres que vous ne connaissez pas, allez! Je connais une bonne femme, moi, par delà la forêt, qui est tout à fait malheureuse. Elle n'a pas toujours un morceau de pain à se mettre sous la dent.»
SOPHIE.—Où demeure-t-elle? Comment s'appelle-t-elle?
MÈRE LEUFFROY.—Elle reste dans une maisonnette qui est à l'entrée du village en sortant de la forêt; elle s'appelle la mère Toutain. C'est une pauvre petite vieille pas plus grande qu'un enfant de huit ans, avec de grandes mains, longues comme des mains d'homme. Elle a quatre-vingt-deux ans; elle se tient encore droite, tout comme moi; elle travaille le plus qu'elle peut; mais, dame! elle est vieille, ça ne va pas fort. Elle a une petite chaise qui semble faite pour un enfant, elle couche dans un four, sur de la fougère, et elle ne mange que du pain et du fromage, quand elle en a.
SOPHIE.—Oh! que je voudrais bien la voir! Est-ce bien loin?