«Chères demoiselles, chères dames, que le bon Dieu vous bénisse et vous récompense; qu'il vous rende un jour le bien que vous me faites et le bonheur dont vous remplissez mon coeur! Ma pauvre Lucie, approche encore, que je te regarde, que je te touche! Ah! si ton pauvre père pouvait te voir ainsi!»

Elle retomba sur son oreiller, cacha sa tête dans ses mains et pleura. Mme de Rosbourg lui prit les mains avec affection et la consola de son mieux.

«Tout ce que nous envoie le bon Dieu est pour notre bien, ma bonne Françoise. Voyez! si la méchante meunière n'avait pas chassé votre pauvre Lucie, mes petites ne l'auraient pas entendue pleurer, je ne l'aurais pas questionnée, je n'aurais pas connu votre misère. Il en est ainsi de tout; Dieu nous envoie le bonheur et permet les chagrins; recevons-les de lui et soyons assurés que le tout est pour notre bien.»

Les paroles de Mme de Rosbourg calmèrent Françoise; elle essuya ses larmes et se laissa aller au bonheur de se trouver dans une maison bien close, bien propre, dans un bon lit avec du linge blanc, et avec la certitude de ne plus avoir à redouter ni pour elle ni pour Lucie les angoisses de la faim, du froid et de toutes les misères dont Mme de Rosbourg venait de la sortir.

«Demain, ma bonne Françoise, dit Mme de Rosbourg, j'irai à Laigle pour acheter les meubles, les vêtements et les autres objets nécessaires à votre ménage. Mes petites et moi, nous viendrons vous voir souvent; si vous désirez quelque chose, faites-le-moi savoir. En attendant, voici vingt francs que je vous laisse pour vos provisions de bois, de chandelle, de viande, de pain, d'épicerie. Quand vous serez bien guérie, je vous donnerai de l'ouvrage; ne vous inquiétez de rien; mangez, dormez, prenez des forces, et priez le bon Dieu avec moi qu'il nous rende un jour nos maris.»

Mme de Rosbourg appela les enfants, qui dirent adieu à Lucie en lui promettant de venir la voir le lendemain, et les ramena au château, où elles trouvèrent Mme de Fleurville un peu inquiète de leur absence prolongée, et prête à partir pour aller les chercher, l'heure du dîner étant passée depuis longtemps.

Les enfants racontèrent toute la joie de Lucie et de sa mère, leur reconnaissance, la bonté de Mme de Rosbourg; elles parlèrent avec volubilité toute la soirée; elles recommencèrent avec Élisa quand elles allèrent se coucher; elles parlaient encore en se mettant au lit; la nuit, elles rêvèrent de Lucie, et le lendemain leur première pensée fut d'aller à la petite maison blanche. Quand Mme de Fleurville leur proposa de les y mener, Mme de Rosbourg était partie depuis longtemps pour acheter le mobilier promis la veille. Elles trouvèrent Françoise sensiblement mieux et levée; Lucie avait demandé à un petit voisin obligeant de lui faire un balai; elle avait nettoyé non seulement les chambres, mais le devant de la maison; les lits étaient bien proprement faits, le bois qu'elle avait acheté était rangé en tas dans la cave; avec un de ses vieux haillons elle avait essuyé la table, les chaises, les cheminées: tout était propre. Françoise et Lucie se promenaient avec délices dans leur nouvelle demeure quand Mme de Fleurville et les enfants arrivèrent; elles apportaient quelques provisions pour le déjeuner; Lucie se mit en devoir de préparer le repas. Les enfants lui proposèrent de l'aider.

LUCIE.—Merci, mes bonnes chères demoiselles, je m'en tirerai bien toute seule; il ne faut pas salir vos jolies mains blanches à faire le feu et à fondre le beurre.

MARGUERITE.—Mais saurais-tu faire une omelette, une soupe?

LUCIE.—Oh! que oui, mademoiselle; j'ai fait des choses plus difficiles que cela, quand nous avions de quoi. Pendant que maman travaillait, je faisais tout le ménage.