MARGUERITE, _courant se jeter dans ses bras.—Ma chère, ma bonne maman, pardonnez à votre petite Marguerite; ne soyez pas chagrine, je sens la justesse de vos reproches, et j'espère ne plus les mériter à l'avenir. (Allant à Sophie.) _Pardonne-moi, Sophie; sois sûre que je ne recommencerai plus, et, si jamais il m'échappe une parole méchante ou moqueuse, rappelle-moi que je fais de la peine à maman: cette pensée m'arrêtera certainement.
Sophie, apaisée par les reproches adressés à Marguerite et par la soumission de celle-ci, l'embrassa de tout son coeur. Le dîner fut annoncé, et on lui fit honneur; la soirée se passa gaiement; Sophie contint son impatience et se mêla avec entrain aux projets formés pour le lendemain. La nuit ne lui parut pas longue, puisqu'elle dormit tout d'un somme jusqu'à huit heures, moment où sa bonne vint l'éveiller. Quand sa toilette fut faite, elle courut à la fenêtre et vit avec bonheur sept ânes sellés et rangés devant la maison. Elle descendit précipitamment et les examina tous.
«Celui-ci est trop petit, dit-elle; celui-là est trop laid avec ses poils hérissés; ce grand gris a l'air paresseux; ce noir me paraît méchant; ces deux roux sont trop maigres; ce gris clair est le meilleur et le plus beau: c'est celui que je garde pour moi. Pour que les autres ne le prennent pas, je vais attacher mon chapeau et mon châle à la selle. Elles voudront toutes l'avoir, mais je ne le céderai pas.»
Pendant que, songeant uniquement à elle, elle choisissait ainsi cet âne qu'elle croyait préférable aux autres, Nicaise et son fils, qui devaient accompagner la cavalcade, plaçaient les provisions dans deux grands paniers, qu'on attacha sur le bât de l'âne noir.
Mme de Fleurville, Mme de Rosbourg et les enfants arrivèrent: il était neuf heures; on avait bien déjeuné, tout était prêt; on pouvait partir.
MADAME DE FLEURVILLE.—Choisissez vos ânes, mes enfants.
Commençons par les plus jeunes. Marguerite, lequel veux-tu?
MARGUERITE.—Cela m'est égal, chère madame; celui que vous voudrez, ils sont tous bons.
MADAME DE FLEURVILLE.—Eh bien, puisque tu me laisses le choix, Marguerite, je te conseille de prendre un des deux petits ânes; l'autre sera pour Sophie. Ils sont excellents.
SOPHIE, _avec empressement.—_j'en ai déjà pris un, madame: le gris clair; j'ai attaché sur la selle mon chapeau et mon châle.
MADAME DE FLEURVILLE.—Comme tu t'es pressée de choisir celui que tu crois être le meilleur, Sophie! Ce n'est pas très aimable pour tes amies, ni très poli pour Mme de Rosbourg et pour moi. Mais, puisque tu as fait ton choix, tu garderas ton âne, et peut-être t'en repentiras-tu.