Sophie était confuse; elle sentait qu'elle avait mérité le reproche de Mme de Fleurville, et elle aurait donné beaucoup pour n'avoir pas montré l'égoïsme dont elle ne s'était pas encore corrigée. Camille et Madeleine ne dirent rien et montèrent sur les ânes qu'on leur désigna; Marguerite jeta un regard souriant à Sophie, réprima une petite malice qui allait sortir de ses lèvres, et sauta sur son petit âne.
Toute la cavalcade se mit en marche: Mmes de Fleurville et de Rosbourg en tête, Camille, Madeleine, Marguerite et Sophie les suivant, Nicaise et son fils fermant la marche avec l'âne aux provisions.
On commença par aller au pas, puis on donna quelques petits coups de fouet, qui firent prendre le trot aux ânes; tous trottaient, excepté celui de Sophie, qui ne voulut jamais quitter son camarade aux provisions. Elle entendait rire ses amies; elle les voyait s'éloigner au trot et au galop de leurs ânes, et, malgré tous ses efforts et ceux de Nicaise, son âne s'obstina à marcher au pas, sur le même rang que son ami. Bientôt les cinq autres ânes disparurent à ses yeux; elle restait seule, pleurant de colère et de chagrin; le fils de Nicaise, touché de ses larmes, lui offrit des consolations qui la dépitèrent bien plus encore.
«Faut pas pleurer pour si peu, mam'selle; de plus grands que vous s'y trompent bien aussi. Votre _bourri _vous semblait meilleur que les autres: c'est pas étonnant que vous n'y connaissiez rien, puisque vous ne vous êtes pas occupée de bourris dans votre vie. C'est qu'il a l'air, à le voir comme ça, d'un fameux bourri; moi qui le connais à l'user, je vous aurais dit que c'est un fainéant et un entêté. C'est qu'il n'en fait qu'à sa tête! Mais faut pas vous chagriner; au retour, vous le passerez à mam'selle Camille, qui est si bonne qu'elle le prendra tout de même et elle vous donnera le sien, qui est parfaitement bon.»
Sophie ne répondait rien; mais elle rougissait de s'être attirée par son égoïsme de pareilles consolations. Elle fit toute la route au pas; quand elle arriva à la halte désignée, elle vit tous les ânes attachés à des arbres; ses amies n'y étaient plus, elles avaient voulu l'attendre, mais Mme de Fleurville, qui désirait donner une leçon à Sophie, ne le permit pas: elle les emmena avec Mme de Rosbourg dans la forêt. Elles y firent une charmante promenade et une grande provision de fraises et de noisettes; elles cueillirent des bouquets de fleurs des bois, et, lorsqu'elles revinrent à la halte, leurs visages roses et épanouis et leur gaieté bruyante contrastaient avec la figure morne et triste de Sophie, qu'elles trouvèrent assise au pied d'un arbre, les yeux bouffis et l'air honteux.
«Ton âne ne voulait donc pas trotter, ma pauvre Sophie? lui dit
Camille d'un ton affectueux et en l'embrassant.
—J'ai été punie de mon sot égoïsme, ma bonne Camille; aussi ai-je formé le projet de prolonger ma pénitence en reprenant le même âne pour revenir.
—Oh! pour cela, non; tu ne l'auras pas! s'écria Madeleine; il est trop paresseux.
—Puisque c'est moi qui ai eu l'esprit de le choisir, dit Sophie avec gaieté, j'en porterai la peine jusqu'au bout.»
Et Sophie, ranimée par cette résolution généreuse, reprit sa gaieté et se joignit à ses amies pour déballer les provisions, les placer sur l'herbe et préparer le déjeuner. Les appétits avaient été excités par la course; on se mit à table en s'asseyant par terre, et l'on entama d'abord un énorme pâté de lièvre, ensuite une daube à la gelée, puis des pommes de terre au sel, du jambon, des écrevisses, de la tourte aux prunes, et enfin du fromage et des fruits.