CAMILLE.—Pourquoi est-ce trop bon pour la mère Jean, quand ce n'est pas trop bon pour nous? Ce n'est pas bien ce que tu dis là, Sophie.

SOPHIE.—Ah! par exemple! Vas-tu pas me faire croire que la femme Jean est habituée à vivre de confitures?

CAMILLE.—C'est précisément parce qu'elle n'en a jamais que nous lui en donnerons quand nous en aurons.

SOPHIE.—Pourquoi ne mange-t-elle pas du pain, des légumes et du beurre? Je ne me donnerai certainement pas la peine de faire des confitures pour une pauvresse.

MARGUERITE.—Et qui te demande d'en faire, orgueilleuse? Est-ce que nous avons besoin de ton aide? ne vois-tu pas que c'est pour s'amuser que Camille t'a proposé de nous aider?

SOPHIE.—D'abord, mademoiselle, il y a des cerises qui sont pour moi là-dedans; et j'ai droit à les avoir.

MARGUERITE.—Tu n'as droit à rien; on ne t'a rien donné; mais, comme je ne veux pas être gourmande et avare comme toi, tiens, tiens.

En disant ces mots, Marguerite prit une grande poignée de cerises et les lança à la tête de Sophie, qui, déjà un peu en colère, devint furieuse en les recevant; elle s'élança sur Marguerite et lui donna un coup de poing sur l'épaule. Camille et Madeleine se jetèrent entre elles pour empêcher Marguerite de continuer la bataille commencée. Madeleine retenait avec peine Sophie, pendant que Camille maintenait Marguerite et lui faisait honte de son emportement. Marguerite s'apaisa immédiatement et fut désolée d'avoir répondu si vivement à Sophie; celle-ci résistait à Madeleine et voulait absolument se venger de ce qu'on lui avait lancé des cerises à la figure.

«Laisse-moi, criait-elle, laisse-moi lui donner autant de coups que j'ai reçu de cerises à la tête; lâche-moi, ou je tape aussi.»

Les cris de Sophie, ajoutés à ceux de Camille et de Madeleine, qui l'exhortaient vainement à la douceur, attirèrent Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville; elles parurent au moment où Sophie, se débarrassant de Camille et de Madeleine par un coup de pied et un coup de poing, s'élançait sur Marguerite qui ne bougeait pas plus qu'une statue. La présence de ces dames arrêta subitement le bras levé de Sophie; elle resta pétrifiée, craignant la punition et rougissant de sa colère.