Les enfants étaient restés stupéfaits de cette reconnaissance de
Sophie et de l'inconnu. Aucun d'eux ne savait son naufrage. Ils ne
comprenaient pas non plus pourquoi cet homme l'appelait Mlle de
Réan. Ils ne la connaissaient que sous le nom de Fichini.

Léon paraissait très honteux de ce qui s'était passé. Il osait à peine lever les yeux sur son père, qui le regardait d'un air froid et mécontent. Il fut donc très satisfait de voir l'attention générale se reporter sur Sophie et sur l'inconnu. Sophie continua à interroger celui qu'elle appelait le Normand.

SOPHIE.—Vous ne me dites pas ce qu'est devenu mon pauvre Paul; a-t-il péri avec le vaisseau?

L'HOMME.—Non, mam'selle de Réan. Quand le commandant vit que les chaloupes s'étaient éloignées, que beaucoup de monde avait péri, qu'il ne restait plus personne sur le bâtiment, il me gronda de ne pas m'être sauvé avec les autres. Je lui dis que je ne quitterais ni mon commandant ni mon bâtiment. Il me serra la main, regarda d'un air attendri votre petit cousin qui pleurait tout bas et se tenait collé contre lui. «À notre tour, mon Normand, me dit-il. Tâchons de nous tirer de là; le bâtiment n'en a pas pour une heure.» Alors nous tînmes conseil; ce ne fut pas long: en dix minutes nous avions fait un radeau; nous portâmes dessus tout ce que je pus ramasser de biscuit, d'eau fraîche et de provisions; le commandant avait sa boussole, une hache passée à la ceinture. Nous mîmes à l'eau le radeau. Le commandant sauta dessus avec M. Paul dans ses bras; je coupai la corde qui l'attachait au vaisseau; il pouvait s'engloutir d'un moment à l'autre. J'avais mis des rames sur le radeau, et je me mis à ramer. Le commandant essuya une larme qui lui troublait la vue depuis qu'il avait abandonné le bâtiment. Il regarda autour de nous: on n'y reconnaissait rien; il examina les étoiles qui commençaient à briller, et parut content. «Nous ne sommes pas loin de terre, dit-il. Rame bien, mon Normand, mais pas trop fort, pour ne pas te fatiguer. Quand tu seras las, je te relèverai de faction.»

SOPHIE.—Mais Paul, mon pauvre Paul, que faisait-il? que disait-il?

L'HOMME.—Ma foi, mam'selle, je n'y faisais pas grande attention, faut dire; je crois bien qu'il pleurait toujours. Le commandant le caressa, lui dit de rester bien tranquille, qu'il ne l'abandonnerait pas, qu'il fallait tâcher de dormir. Moi, je ramais avec le commandant, et nous ramâmes si bien, que vers le jour le commandant cria: _Terre! _Je sautai sur mes pieds, et je vis que nous approchions de ce qui me parut être une île. Nous abordâmes et nous trouvâmes un joli pays vert et boisé; et c'est comme cela que le bon Dieu nous a sauvés.

SOPHIE.—Mais Paul n'est donc pas mort? Où est-il? Qu'est-il devenu?

L'HOMME.—Voilà ce que je ne puis vous dire, mam'selle. Les sauvages nous prirent et nous emmenèrent. Plus tard ils emmenèrent le commandant et M. Paul d'un côté, et moi de l'autre. Je leur ai échappé, et j'ai bien cherché mon brave commandant, mais je n'en ai pas retrouvé de trace. Je ne sais ce que ces diables rouges en ont fait. Pour moi, je me suis sauvé; j'ai vécu quatre ans dans les bois; j'ai enfin été ramassé par un vaisseau anglais. Ces brigands m'ont ballotté pendant six mois avant de me mettre à terre; ils m'ont enfin débarqué au Havre, et je suis revenu au pays pour y chercher ma femme et mon enfant; je ne les ai plus retrouvés, et je continue à battre le pays pour tomber sur leur piste.

«Pauvre Paul!» dit Sophie en s'essuyant les yeux.

MM. de Rugès et de Traypi avaient écouté avec un grand intérêt le court récit du _Normand. _Pendant que ces messieurs l'interrogeaient sur ses aventures, les enfants entourèrent Sophie.