On arrivait au pied de l'arbre; les enfants commençaient à s'apercevoir de la disparition de Léon, lorsqu'on entendit un cri de terreur sortir du buisson où il était caché. MM. de Rugès et de Traypi s'apprêtaient à courir de ce côté, lorsqu'ils virent sortir précipitamment du sentier Léon criant au voleur et suivi par un homme misérablement vêtu qui tenait un bâton à la main.
L'homme, les apercevant, alla vers eux et salua en ôtant son vieux chapeau. «Qu'y a-t-il? dit M. de Rugès; qui êtes-vous? qu'est-il arrivé à mon fils?»
L'HOMME.—Je ne saurai vous dire, monsieur, pourquoi le jeune monsieur a été si effrayé. Tout ce que je sais, c'est que j'allais au village de Fleurville, qui est dans ces environs, m'a-t-on dit; que, me sentant fatigué, je m'étais endormi au pied d'un arbre, et qu'en m'éveillant j'ai vu, à trois pas de moi, ce petit monsieur blotti près d'un buisson; il ne me voyait pas et il ne voyait pas venir non plus une grosse vipère qui touchait presque à son pied. Je n'avais pas le temps de le prévenir: au premier mouvement la vipère l'aurait piqué; je ne fis ni une ni deux: je m'élançai sur lui, je l'enlevai dans mes bras avant que la vipère eût fait son coup, et je le posai dans le sentier; il poussa un cri tout comme s'il avait été saisi par le diable et il a couru comme si le diable courait après lui.
M. de Rugès comprit très bien que Léon avait cédé à la frayeur. Déjà fort abattu par l'émotion de la dernière heure, il n'avait pas pu résister à la terreur que lui causa cet enlèvement si brusque par un inconnu qu'il avait pris pour un brigand.
Pendant que M. de Rugès et M. de Traypi parlaient à Léon et lui faisaient honte de sa conduite, les enfants examinaient l'inconnu, resté au milieu d'eux. Depuis qu'il avait apparu, Sophie le regardait avec une surprise mêlée d'émotion; elle cherchait à recueillir ses souvenirs; il lui semblait avoir déjà vu ce visage brûlé par le soleil, cette figure franche et honnête; il lui semblait avoir entendu cette voix. L'homme, de son côté, après avoir regardé successivement les enfants, avait arrêté ses yeux sur Sophie; l'étonnement se peignit sur son visage et fit place à l'émotion.
«Mam'selle, dit-il enfin d'une voix un peu tremblante; pardon, mam'selle; mais n'êtes-vous pas mam'selle Sophie de Réan?
—Oui, répondit Sophie, c'est moi; je suis Sophie… Je crois aussi vous reconnaître, ajouta-t-elle en passant la main sur son front… Mais… il y a si… longtemps… si… longtemps… N'êtes-vous pas… le _Normand? _ajouta-t-elle vivement. Oui, je me souviens… le Normand.
L'HOMME.—C'est bien moi, mam'selle. Et comment avez-vous échappé au naufrage? Je vous croyais perdue avec votre papa.
SOPHIE, _avec attendrissement.—_Papa m'a sauvée, je ne sais plus comment. Je ne sais pas non plus ce qu'est devenu mon pauvre cousin Paul qui était resté près du capitaine.
L'HOMME.—Oh! mam'selle de Réan, que je suis donc heureux de vous retrouver! Qui est-ce qui m'aurait dit que cette petite mam'selle Sophie, que je croyais au fond de la mer, était pleine de vie et de santé dans mon beau pays, dans ma chère Normandie?