M. DE RUGÈS.—Mais pas du tout. Essaye, je ne demande pas mieux. J'irai même avec vous pour être témoin de ton acte de courage… inutile c'est vrai, mais qui fera taire les mauvaises langues qui t'accusent de poltronnerie.

LÉON, _abattu.—_Papa, je vous remercie… j'irai certainement… je n'ai certainement pas peur… j'ai… certainement… certainement… très envie… de leur montrer… qu'il n'y a pas de danger… Mais je crains que… maman ne soit pas contente… ne permette pas…

M. DE RUGÈS, _impatienté.—_Sac à papier! mon garçon, tu n'as pas besoin de la permission de ta maman, puisque je te la donne, moi. Voyons, finissons et mettons-nous en route. Viens-tu avec nous, Traypi? ajouta-t-il en se retournant vers son beau-frère, qui consentit en souriant.

Les enfants, qui étaient restés à la porte de la chambre, étaient un peu inquiets. «Mon oncle, dit Camille à M. de Rugès, ne trouvez-vous pas que c'est imprudent à Léon d'entrer dans cet arbre?»

M. DE RUGÈS.—Chère petite, ton oncle de Traypi et moi nous avons entendu toute votre conversation, et c'est pour punir Léon de ses rodomontades et de sa poltronnerie que je le pousse à cet acte de courage, qu'il n'exécutera pas et que je ne laisserai pas s'exécuter. Il va être assez puni par la peur qu'il aura pendant toute la promenade. Le voici qui descend avec sa casquette; vois comme il est pâle!

CAMILLE.—Oh! mon oncle, il me fait pitié; pauvre garçon, comme il tremble en descendant l'escalier! Permettez-moi de le rassurer en lui disant que vous ne le laisserez pas entrer dans l'arbre.

M. DE RUGÈS.—Non, non, Camille; laisse-moi lui donner cette leçon, dont il a grand besoin je t'assure. Je te permets seulement de rassurer les autres. Dis-leur que je ne le laisserai pas s'exposer à un pareil danger.

On se mit en route assez tristement; tous les enfants avaient le sentiment du danger qu'allait courir le malheureux Léon, et tous s'étonnaient que M. de Rugès lui permît de s'y exposer. Camille alla de l'un à l'autre; à mesure qu'elle leur parlait, leur tristesse faisait place au sourire; les visages reprenaient leur gaieté; ils causaient bas et riaient; ils regardaient Léon d'un air malicieux; tous étaient contents de cette punition infligée à son mauvais caractère et à son manque de courage. Léon, qui n'était pas dans le secret, croyait marcher à la mort et restait en arrière comme pour éloigner le terrible moment; il allait tristement, la tête basse, le visage pâle; il répondait par monosyllabes aux compliments ironiques qu'on lui adressait sur sa bravoure. Quand il aperçut de loin le chêne qui pouvait être son tombeau, sa frayeur redoubla, et, ne pouvant plus feindre un courage qu'il n'avait pas, il s'esquiva adroitement et se sauva par un sentier qui donnait dans le chemin, pendant que les autres continuaient leur route. M. de Rugès avait bien vu la manoeuvre de Léon et le dit tout bas à M. de Traypi.

«Que faire maintenant? Je ne sais plus comment nous nous tirerons de là.»

M. DE TRAYPI.—Fais semblant de le chercher; tu le trouveras, tu lui feras honte de sa poltronnerie; et, quand tu l'auras décidé à grimper sur l'arbre, je l'arrêterai en te disant que le danger de Sophie a été très réel et très grand.