—M. de Rugès a dit tout à l'heure que vous vous nommiez Lecomte, dit Marguerite, et vous-même vous disiez que vous cherchiez votre femme et votre enfant. N'avez-vous pas une fille qui s'appelle Lucie?
LECOMTE.—Oui, mam'selle; Lucie, qui doit avoir quatorze à quinze ans à présent. Est-ce que vous la connaîtriez par hasard?
MADELEINE.—Mais alors elles sont ici, dans le village; ce sont elles qui demeurent dans la maison blanche.
À cette nouvelle inattendue, le _Normand _sembla fou de joie.
«Mon brave Lecomte, remettez-vous, soyez raisonnable, lui dit M. de Rugès. Si vous arrivez devant votre femme et devant Lucie sans qu'elles y soient préparées, le saisissement peut les tuer. Songez que depuis cinq ans que dure votre absence, elles vous croient mort, et qu'il faut les préparer tout doucement à vous revoir.»
LECOMTE.—C'est vrai, monsieur, c'est vrai! Je suis fou, je suis bête, je n'ai plus ma tête. Mais quel bonheur, quel bonheur! Que Dieu est bon et comme il récompense bien ma patience! Depuis cinq ans je lui demande matin et soir de me faire retrouver ma femme et ma fille. Et voilà qu'en un jour je les retrouve, avec la fille de mon commandant, et puis cette pauvre mam'selle de Réan… N'allons-nous pas nous mettre en route, messieurs et mesdemoiselles? C'est que, voyez-vous, quand on a été cinq ans à demander les siens au bon Dieu et qu'on les sent si près, on ne tient plus en place. Je marcherais, je courrais comme un cerf! Il me semble que je ferais six lieues à l'heure!
«Partons», répondirent ensemble MM. de Rugès, de Traypi et tous les enfants.
Camille et Madeleine racontaient à leurs cousins, tout en marchant, comment elles avaient trouvé dans cette même forêt du moulin une petite fille désolée, parce que sa maman était malade et mourait de faim; comment Mme de Rosbourg les avait secourues et établies dans la maison blanche du village, quand elle avait appris que le mari de cette femme, qui s'appelait _Lecomte, _avait été embarqué sur le bâtiment de M. de Rosbourg, et comment Lucie, qui était une excellente fille, travaillait pour faire vivre sa mère, que le chagrin avait affaiblie au point de la rendre incapable d'aucun travail suivi: elle filait et faisait du linge chez elle pendant que Lucie allait en journées pour coudre, repasser, savonner.
Quand on fut arrivé à l'entrée du village, à cent pas de la maison blanche, MM. de Rugès et de Traypi forcèrent Lecomte à s'arrêter; les enfants restèrent près de lui pour le distraire et le retenir, pendant que ces messieurs allaient préparer sa femme au retour de son mari.
Lecomte attendait avec anxiété le retour de ces messieurs; il répondait à peine aux questions des enfants, lorsqu'une jeune fille de quatorze à quinze ans se trouva près d'eux; elle venait d'un chemin creux bordé d'une haie qui aboutissait à celui où attendaient Lecomte et les enfants.