» Je ne sais plus ce qui arriva. Je sais seulement que papa vint me prendre dans ses bras et qu'il cria: «Arrêtez! arrêtez! la voici, je l'ai trouvée.» Il courait et il voulut sauter avec moi dans une chaloupe où étaient maman, ma tante et mon oncle, mais il n'en eut pas le temps: la chaloupe partit. Je criais: «Maman, maman, attendez-nous!» Papa restait là sans dire un mot. Il était si pâle que j'eus peur de lui. Je n'ai pas oublié les cris de ma pauvre maman et de ma tante d'Aubert quand la chaloupe est partie. J'entendais crier: «Sophie! Paul! mon enfant! mon mari!» Mais cela ne dura pas longtemps, car tout d'un coup une grosse vague vint les couvrir. J'entendis un affreux cri, puis je ne vis plus rien. Maman était disparue; tous avaient été engloutis par la vague. Cette nuit, je me suis souvenue de tout cela.

JEAN.—Pauvre Sophie! Comment as-tu pu te sauver?

SOPHIE.—Je ne sais pas du tout comment a fait papa; le capitaine lui a parlé; ils ont embrassé Paul tous les deux; le capitaine a dit: «Je vous le jure!» puis le _Normand _a aidé papa à descendre avec moi dans un énorme baquet qui était sur la mer. J'appelais Paul et je pleurais; je voyais mon pauvre Paul qui pleurait aussi, et le capitaine qui le tenait dans ses bras et l'embrassait. Puis les vagues nous ont entraînés. Je me suis endormie et je ne me souviens plus bien de ce qui est arrivé. Papa me donnait de l'eau qu'il avait dans un petit tonneau, et du biscuit; je dormais, car je m'ennuyais beaucoup. Papa pleurait ou restait triste et pâle, sans parler.

Un jour, je me suis trouvée, je ne sais pas comment, sur un autre vaisseau. Papa a été malade; je m'ennuyais, j'étais triste de ne pas voir maman et mon cher Paul. Depuis, papa m'a dit que ce pauvre Paul avait été noyé avec le capitaine et le _Normand, _parce qu'ils étaient restés sur le vaisseau, qui s'était perdu en se cognant contre un rocher. D'après ce que nous a dit le _Normand, _j'espère que Paul et le bon capitaine se sont sauvés comme papa et moi.

Sophie pleurait en terminant l'histoire de son naufrage; tous ses amis pleuraient aussi.

LÉON.—Mais tout cela ne nous explique pas pourquoi tu t'appelles FICHINI au lieu de RÉAN.

SOPHIE.—J'ai oublié beaucoup de choses, parce que papa m'a défendu de jamais lui parler de ce naufrage, de ma pauvre maman, et de lui faire aucune question sur son mariage avec ma belle-mère. Mais, en rappelant mes souvenirs, voici ce que j'ai trouvé: Quand nous sommes arrivés en Amérique, où nous allions, nous avons été demeurer chez un ami de papa, M. Fichini, qui était mort; mais j'ai entendu parler devant moi d'un testament par lequel il laissait à papa et à ma tante d'Aubert toute sa fortune, à condition qu'il prendrait son nom et qu'il garderait chez lui et n'abandonnerait jamais une orpheline que M. Fichini avait élevée. Papa était si triste qu'il ne s'occupait pas beaucoup de moi. Cette orpheline, qui s'appelait Mlle Fédora, soignait beaucoup papa et me témoignait aussi beaucoup d'amitié. Quelque temps après, papa l'a épousée, et alors elle a changé tout à fait de manières; elle avait des colères contre papa qui la regardait de son air triste, et s'en allait. Avec moi elle était aussi toute changée; elle me grondait, me battait. Un jour, je me suis sauvée près de papa; j'avais les bras, le cou et le dos tout rouges des coups de verges qu'elle m'avait donnés. Jamais je n'oublierai le visage terrible de papa quand je lui dis que c'était ma belle-mère qui m'avait battue. Il sauta de dessus sa chaise, saisit une cravache qui était sur la table, courut chez ma belle-mère, la saisit par le bras, la jeta par terre et lui donna tant de coups de cravache qu'elle hurlait plutôt qu'elle ne criait. Elle avait beau se débattre, il la maintenait avec une telle force d'une main pendant qu'il la battait de l'autre, qu'elle ne pouvait lui échapper. Quand il la laissa relever, elle avait un air si méchant qu'elle me fit peur. «Tous les coups que vous m'avez donnés, s'écria-t-elle, je les rendrai à votre fille.»

»—Chaque fois que vous oserez la toucher pour la maltraiter, je vous cravacherai comme je l'ai fait aujourd'hui, madame, répondit papa.

» Il sortit, m'emmenant avec lui. Quand il fut dans sa chambre, il me prit dans ses bras, me couvrit de baisers, pleura beaucoup.

» Mais, ajouta Sophie en pleurant, dans la nuit, il fut pris d'un vomissement de sang, à ce que m'ont dit les domestiques, et il mourut le lendemain, me tenant dans ses bras et me demandant pardon.