» Depuis ce malheureux jour, continua Sophie après quelques minutes d'interruption et de larmes, vous ne pouvez vous figurer combien je fus malheureuse. Ma belle-mère tint la promesse qu'elle avait faite à papa, et me battit avec une telle cruauté que tous les jours j'avais de nouvelles écorchures, de nouvelles meurtrissures.
CAMILLE, _l'embrassant.—_Oui, ma pauvre Sophie, deux fois nous avons été témoins de la méchanceté de ta belle-mère, et c'est une des raisons qui nous ont attachées à toi.
JEAN.—Cette méchante femme! Si je la voyais, je l'assommerais! Je suis enchanté que ton papa l'ait si bien cravachée; elle l'avait bien mérité.
SOPHIE.—Oui, mais elle me l'a fait bien payer, je t'assure.
MADELEINE.—Et que faisais-tu toute la journée?
SOPHIE.—Je m'ennuyais; je pleurais souvent. Ce qui m'étonne, c'est que vous ne m'ayez jamais parlé de maman, de papa, ni de Paul.
CAMILLE.—Tu sais que nous ne te voyions pas bien souvent. Nous savions bien que vous étiez tous partis, mais, ne te voyant plus, nous n'y avons plus pensé. Je me souviens qu'une fois maman nous a dit: «Vous allez bientôt revoir votre petite voisine Sophie; elle s'appelle maintenant Fichini au lieu de Réan; mais ne lui parlez jamais ni de son papa ni de sa maman, qui sont morts, ainsi que son cousin, sa tante et son oncle. Elle a une belle-mère avec laquelle elle vit et qui doit nous l'amener un de ces jours.» C'est pourquoi nous ne t'en avons jamais parlé, et j'avoue que je n'y ai même plus pensé, puisque je ne devais pas en parler.
MADELEINE.—Mais toi-même, pourquoi ne nous as-tu jamais raconté tout cela depuis trois ans que nous sommes ensemble?
SOPHIE.—À force de n'en pas parler, je n'y ai plus pensé, et je l'avais pour ainsi dire oublié. La vue du _Normand _et le peu qu'il m'a raconté ont tout rappelé à ma mémoire; je me suis souvenue de ce que j'avais si bien oublié. Même tout à l'heure, en vous racontant mon naufrage et le mariage de papa, beaucoup de choses me sont revenues, et à présent je crois voir ce bon capitaine embrassant Paul qui pleurait et lui tenait les mains et le visage pâle et désolé de mon pauvre papa. Je crois entendre les cris de maman et de ma tante quand la chaloupe s'est éloignée et puis quand elle s'est enfoncée dans la vague. Un autre souvenir qui m'est revenu aussi depuis que j'ai vu le _Normand, _c'est la mort de papa et la scène de la veille. C'est singulier qu'on puisse si bien oublier pendant des années ce dont on se souvient si clairement après.
Le récit de Sophie avait été long; on s'étonnait au salon de leur absence. M. de Rugès avait profité de ce temps pour préparer Mme de Rosbourg à revoir Lecomte et à accueillir l'espoir du retour du commandant de Rosbourg, retour presque miraculeux, sans doute, mais enfin possible, comme celui de Lecomte. Après deux heures de larmes et d'agitation, entremêlées d'espérance et de bonheur, elle pria M. de Rugès de lui amener le lendemain le _Normand _dans son salon particulier; elle voulait le voir seul, lui parler sans témoins. Quand les enfants rentrèrent, elle vit qu'ils avaient tous pleuré; elle appela Marguerite, la serra contre son coeur et lui dit: