» Nous arrivâmes enfin dans une espèce de village formé de huttes basses, mais assez propres. Un ruisseau coulait tout le long du village. Chaque hutte était partagée en deux: une partie servait au chef de famille et aux fils, l'autre aux femmes et aux enfants. Les garçons quittent la chambre des femmes à l'âge de huit ans et ils ont alors le droit d'aller à la chasse, d'apprendre à tirer de l'arc, à se servir d'une massue, à faire des flèches et les armes, à préparer les peaux pour les vêtements des hommes, à bâtir des huttes et autres choses que ne peuvent faire les femmes. Quand nous fûmes arrivés, nous vîmes une grande agitation se manifester parmi les sauvages. Ils avaient l'air de délibérer pendant que les femmes et les enfants sortaient de leurs huttes, nous entouraient, nous examinaient, nous touchaient.
» Après une longue délibération des hommes, le roi fit comprendre par signes à mon père que, chaque hutte étant pleine, on lui en bâtirait une quand le soleil se lèverait une autre fois, c'est-à-dire le lendemain, et qu'en attendant il nous donnerait sa propre hutte et coucherait lui-même dans celle d'un chef ami.
» Ensuite il coupa avec ses dents le milieu du lien qui l'attachait à mon père, délia le bout qui tenait au bras de mon père, le baisa et se l'attacha au cou; mon père, à la grande joie du chef, fit de même pour l'autre bout. Les petits sauvages firent la même chose pour nos liens à nous, et j'imitai mon père en dénouant, baisant et attachant à mon cou les bouts noués à leur bras. Je ne fus pas fâché de me sentir libre. «Paul, me dit mon père, tu peux sans danger rester avec tes amis; moi je vais avec le Normand couper du bois pour bâtir notre hutte. Je ne veux pas me faire servir par ces braves gens comme si j'étais une femme. Viens, mon Normand; viens leur faire voir ce que peuvent faire nos haches au bout de nos bras.»
M. DE ROSBOURG.—Et voyez tout ce que peut faire l'éloquence de Paul: l'heure du coucher est passée depuis longtemps, et Marguerite a encore les yeux ouverts comme les écoutilles de ma pauvre frégate. Mais je crois qu'il serait bon de remettre la fin à demain. Qu'en dit la société?
MADAME DE ROSBOURG.—Oui, mon ami, vous avez raison; le pauvre Paul est fatigué ou doit l'être. À demain la suite de cet intéressant récit. Allez vous coucher, mes enfants.
M. DE ROSBOURG.—Et ne rêvez pas sauvages et naufrages.
VIII. La délivrance.
Le lendemain, les enfants ne parlèrent dans la journée que du naufrage et des sauvages, du courage de M. de Rosbourg, de sa bonté pour Paul.
«Paul, lui dit Marguerite, tu es et tu resteras toujours mon frère, n'est-ce pas? Je t'aime tant, depuis tout ce que tu as raconté! Tu aimes papa comme s'il était ton papa tout de bon, et papa t'aime tant aussi! On voit cela quand il te parle, quand il te regarde.»
PAUL.—Oui, Marguerite, tu seras toujours ma petite soeur chérie, puisque nous avons le même père.