MARGUERITE.—Dis-moi, Paul, est-ce que ton père, qui est mort, ne t'aimait pas?
PAUL.—Je ne devrais pas te le dire, Marguerite, puisque mon père m'a défendu d'en parler; mais je te regarde comme ma soeur et mon amie, et je veux que tu saches tous mes secrets. Non, mon père, M. d'Aubert, ne m'aimait pas, ni maman non plus; quand je n'étais pas avec Sophie je m'ennuyais beaucoup; j'étais toujours avec les domestiques qui me traitaient mal, sachant qu'on ne se souciait pas de moi. Quand je m'en plaignais, maman me disait que j'étais difficile, que je n'étais content de rien, et papa me donnait une tape et me chassait du salon en me disant que je n'étais pas un prince, pour que tout le monde se prosternât devant moi.
MARGUERITE.—Pauvre Paul! Alors tu as été heureux avec papa, qui a l'air si bon?
PAUL.—Heureux, comme un poisson dans l'eau! Mon père, ou plutôt notre père, est le meilleur, le plus excellent des hommes. Les sauvages mêmes l'aimaient et le respectaient plus que leur roi. Tu juges comme je dois l'aimer, moi qui ne le quittais jamais et qu'il aimait comme il t'aime.
MARGUERITE.—Et comment se fait-il que le Normand ne soit pas resté avec vous?
PAUL.—Tu sauras cela ce soir.
MARGUERITE.—Oh! mon petit Paul, dis-le-moi, puisque je suis ta soeur.
PAUL, _l'embrassant et riant.—_Une petite soeur que j'aime bien, mais qui est une petite curieuse et qui doit s'habituer à la patience.
Marguerite voulut insister, mais Paul se sauva.
Après le dîner, et après une petite promenade qui fut trouvée bien longue et que les parents abrégèrent par pitié pour les gémissements des enfants et pour les maux de toute sorte dont ils se plaignaient, on rentra au salon et chacun reprit sa place de la veille. Marguerite ne manqua pas de reprendre la sienne sur les genoux de son père et de lui entourer le cou de son petit bras.