» Le lendemain, après une bonne nuit dans ce hamac, qui me parut un lit délicieux, on nous apporta des vêtements. L'habit de mon père était superbe, avec des galons partout; le mien était un habillement de mousse et très joli. Après un bon déjeuner nous retournâmes voir nos sauvages qui nous attendaient sur le rivage. Le capitaine nous avait donné une escorte nombreuse, de peur que les sauvages ne voulussent nous garder de force. Le roi et mes jeunes amis vinrent nous recevoir; ils avaient l'air triste et abattu. Au moment de se rembarquer, mon père donna au roi sa hache et son couteau. Je donnai un couteau à chacun de mes petits amis. Le capitaine avait fait porter sur la chaloupe cinquante haches et deux cents couteaux, que mon père distribua aux sauvages. Il leur donna aussi des clous et des scies, des ciseaux, des épingles et des aiguilles pour les femmes.

» Ces présents causèrent une telle joie que notre départ devint facile. La nuit était venue quand nous arrivâmes à _l'Invincible. _Deux heures après on appareilla, c'est-à-dire qu'on se mit en marche; le lendemain, la terre avait disparu; nous étions en pleine mer. Notre voyage fut des plus heureux; trois mois après, nous arrivions au Havre, où recommencèrent les joies de mon père qui se sentait si près de ma mère et de ma soeur. Nous partîmes immédiatement pour Paris; nous courûmes au Ministère de la Marine, où nous rencontrâmes M. de Traypi. Mon père repartit sur-le-champ pour Fleurville, où M. de Traypi nous fit arriver par la ferme de peur d'un trop brusque saisissement pour ma pauvre mère. Il y avait dix minutes à peine que nous étions arrivés, lorsque Mme de Rosbourg rentra. J'entendis son cri de joie et celui de mon père; j'étais heureux aussi, et je riais tout seul, lorsque Sophie se précipita à mon cou dans la chambre. Vous savez le reste.»

X. Histoires de revenants.

Quand Paul eut ainsi terminé son récit, chacun le remercia et voulut l'embrasser. Mme de Rosbourg le tint longtemps pressé sur son coeur; M. de Rosbourg le regardait avec attendrissement et fierté. Marguerite et Jacques sautaient à son cou et lui adressaient mille questions sur ses petits amis sauvages, sur leur langage, leur vie. L'heure du coucher vint mettre fin comme toujours à cette intéressante conversation. Léon ne s'y était pas mêlé; il était resté sombre et silencieux, regardant Paul d'un oeil jaloux, Marguerite et Jacques d'un air de dédain, et repoussant avec humeur Sophie et Jean quand ils s'approchaient et lui parlaient. Camille et Madeleine étaient les seules qu'il paraissait aimer encore et les seules qu'il voulut bien embrasser quand on se sépara pour aller se coucher.

Léon se sentait embarrassé envers Paul, il l'évitait le plus possible; mais ce n'était pas chose facile, parce que tous les enfants aimaient beaucoup leur nouvel ami, et qu'ils étaient presque toujours avec lui. Paul, que cinq années d'exil avaient rendu plus adroit, plus intelligent et plus vigoureux qu'on ne l'est en général à son âge, leur apprenait une foule de choses pour l'agrément et l'embellissement de leurs cabanes. Il leur proposa d'en construire une comme celle que son père et Lecomte avaient bâtie chez les sauvages. Les enfants acceptèrent cette proposition avec joie. Ils se mirent tous à l'oeuvre sous sa direction. M. de Rosbourg venait quelquefois les aider; ces jours-là c'était fête au jardin. Paul et Marguerite étaient toujours heureux quand ils se trouvaient en présence de leur père; tous les autres enfants aimaient aussi beaucoup M. de Rosbourg qui partageait leurs plaisirs avec une bonté, une complaisance et une gaieté qui faisaient de lui un compagnon de jeu sans pareil. Léon, qui s'était tenu un peu à l'écart dans les commencements, finit par ressentir comme les autres l'influence de cette aimable bonté. Il avait perdu de son éloignement pour M. de Rosbourg et pour Paul. Ce dernier recherchait toutes les occasions de lui faire plaisir, de le faire paraître à son avantage, de lui donner des éloges.

Un soir que Paul avait beaucoup vanté un petit meuble que venait de terminer Léon, celui-ci, touché de la générosité de Paul, alla à lui et lui tendit la main sans parler. Paul la serra fortement, et lui dit avec ce sourire bon et affectueux qui lui attirait toutes les sympathies: «Merci, Léon, merci.» Ces seuls mots, dits si simplement, achevèrent de fondre le coeur de Léon qui se jeta dans les bras de Paul en disant: «Paul, sois mon ami comme tu es celui de mes frères, cousins et amis. Je rougis de ma conduite envers toi. Oui, je suis honteux de moi-même; j'ai été jaloux de toi; je t'ai détesté; je me suis conduit comme un mauvais coeur; j'ai détesté ton excellent père. Toi qui lui dis tout, dis-lui combien je suis repentant et honteux; dis-lui que je t'aimerai autant que je te détestais, que je tâcherai de t'imiter autant que j'ai cherché à te dénigrer; dis-lui que je le respecterai, que je l'aimerai tant qu'il me rendra son estime. N'est-ce pas, Paul, tu le lui diras, et toi-même tu me pardonneras, tu m'aimeras un peu?»

PAUL.—Non, pas un peu, mais beaucoup. Je savais bien que cela ne durerait pas. Je comprends si bien ce que tu as dû éprouver en voyant un étranger prendre, pour ainsi dire de force, l'amitié et les soins de ta famille et de tes amis! Puis l'intérêt que j'excitais parce que j'étais le cousin de Sophie, parce que je venais de chez des sauvages; l'attention qu'on a prêtée à mon récit; tout cela t'a ennuyé, et tu as cru que je prenais chez les tiens une place qui ne m'appartenait pas.

LÉON.—Tu expliques tout avec ta bonté accoutumée, Paul; j'en suis reconnaissant, je t'en remercie.

JACQUES.—Mais pourquoi ça n'a-t-il pas fait le même effet sur nous autres, Paul? Ni Jean, ni mes cousines, ni Sophie, ni Marguerite, ni moi, nous n'avons pensé ce que tu dis là.

PAUL, _embarrassé.—_Parce que… parce que tout le monde ne pense pas de même, mon petit frère; et puis, vous êtes tous plus jeunes que Léon, et alors…