Violette les aimait bien aussi, mais elle aimait Ourson plus tendrement encore; et comment ne pas aimer un si excellent garçon, qui s'oubliait toujours pour elle, qui cherchait constamment ce qui pouvait l'amuser, lui plaire, qui se serait fait tuer pour sa petite amie?

Agnella profita d'un jour où Passerose avait emmené Violette au marché, pour lui raconter l'événement fâcheux et imprévu qui avait précédé sa naissance; elle lui révéla la possibilité de se débarrasser de cette hideuse peau velue, en acceptant en échange la peau blanche et unie d'une personne qui ferait ce sacrifice par affection et reconnaissance.

«Jamais, s'écria Ourson, jamais je ne provoquerai ni accepterai un pareil sacrifice! Jamais je ne consentirai à vouer un être qui m'aimerait au malheur auquel m'a condamné la vengeance de la fée Rageuse! Jamais, par l'effet de ma volonté, un coeur capable d'un tel sacrifice ne souffrira tout ce que j'ai souffert et tout ce que j'ai à souffrir encore de l'antipathie, de la haine des hommes!»

Agnella lutta en vain contre la volonté bien arrêtée d'Ourson. Il lui demanda avec instances de ne jamais lui parler de cet échange, auquel il ne donnerait certes pas son consentement, et de n'en jamais parler à Violette ni à aucune autre personne qui lui serait attachée. Elle le lui promit après avoir combattu faiblement, car au fond elle admirait et approuvait cette résolution. Elle espérait aussi que la fée Drôlette récompenserait les sentiments si nobles, si généreux de son petit protégé en le délivrant elle-même de sa peau velue.

V

ENCORE LE CRAPAUD

Quelques années se passèrent ainsi sans aucun événement extraordinaire. Ourson et Violette grandissaient. Agnella ne songeait plus au rêve de la première nuit de Violette; elle s'était relâchée de sa surveillance, et la laissait souvent se promener seule ou sous la garde d'Ourson.

Ourson avait déjà quinze ans; il était grand, fort, leste et actif; personne ne pouvait dire s'il était beau ou laid, car ses longs poils noirs et soyeux couvraient entièrement son corps et son visage. Il était resté bon, généreux, aimant, toujours prêt à rendre service, toujours gai, toujours content. Depuis le jour où il avait trouvé Violette, sa tristesse avait disparu; il ne souffrait plus de l'antipathie qu'il inspirait; il n'allait plus dans les endroits habités; il vivait au milieu des trois êtres qu'il chérissait et qui l'aimaient par-dessus tout.

Violette avait déjà dix ans; elle n'avait rien perdu de son charme et de sa beauté en grandissant; ses beaux yeux bleus étaient plus doux, son teint plus frais, sa bouche plus jolie et plus espiègle; sa taille avait gagné comme son visage; elle était grande, mince et gracieuse; ses cheveux d'un blond cendré lui tombaient jusqu'aux pieds et l'enveloppaient tout entière quand elle les déroulait. Passerose avait bien soin de cette magnifique chevelure, qu'Agnella ne se lassait pas d'admirer.

Violette avait appris bien des choses pendant ces sept années. Agnella lui avait montré à travailler. Quant au reste, Ourson avait été son maître; il lui avait enseigné à lire, à écrire, à compter. Il lisait tout haut pendant qu'elle travaillait. Des livres nécessaires à son instruction s'étaient trouvés dans la chambre de Violette, sans qu'on sût d'où ils étaient venus; il en était de même des vêtements et autres objets nécessaires à Violette, à Ourson, à Agnella et à Passerose; on n'avait plus besoin d'aller vendre ni acheter à la ville voisine: grâce à l'anneau d'Agnella, tout se trouvait apporté à mesure qu'on en avait besoin.