«Merci, ma fille, ma noble et généreuse enfant! dit Agnella.

—Mère, dit Violette à voix basse, m'aimerez-vous encore?

—Si je t'aimerai, ma fille chérie! cent fois, mille fois plus qu'auparavant!

—Violette, dit Ourson, ne crains pas d'être laide à nos yeux. Pour moi, tu es plus belle cent fois que lorsque tu avais toute ta beauté; pour moi, tu es une soeur, une amie incomparable, tu seras toujours la compagne de ma vie, l'idéal de mon coeur.»

XII

LE COMBAT

Violette allait répondre, lorsqu'une espèce de mugissement se fit entendre dans l'air. On vit descendre lentement un char de peau de crocodile, attelé de cinquante énormes crapauds. Tous ces crapauds soufflaient, sifflaient et auraient lancé leur venin infect, si la fée Drôlette ne le leur eût défendu.

Quand le char fut à terre, il en sortit une grosse et lourde créature: c'était la fée Rageuse; ses gros yeux semblaient sortir de sa tête; son large nez épaté couvrait ses joues ridées et flétries, sa bouche allait d'une oreille à l'autre; quand elle l'ouvrait, on voyait une langue noire et pointue qui léchait sans cesse de vilaines dents écornées et couvertes d'un enduit de bave verdâtre. Sa taille, haute de trois pieds à peine, était épaisse; sa graisse flasque et jaune avait principalement envahi son gros ventre tendu comme un tambour; sa peau grisâtre était gluante et froide comme celle d'une limace; ses rares cheveux rouges tombaient de tous côtés en mèches inégales le long d'un cou plissé et goitreux; ses mains, larges et plates, semblaient être des nageoires de requin. Sa robe était en peaux de limaces et son manteau en peaux de crapauds. Elle s'avança lentement vers Ourson, que nous appellerons désormais de son vrai nom, le PRINCE MERVEILLEUX. Elle s'arrêta en face de lui, jeta un coup d'oeil furieux sur la fée Drôlette, un coup d'oeil de triomphe moqueur sur Violette, croisa ses gros bras gluants sur son ventre énorme, et dit d'une voix aigre et enrouée:

«Ma soeur l'a emporté sur moi, prince Merveilleux. Il me reste pourtant une consolation; tu ne seras pas heureux, parce que tu as retrouvé ta beauté première aux dépens du bonheur de cette petite sotte qui est affreuse, ridicule, et dont tu ne voudras plus approcher. Oui, oui, pleure, ma belle Oursine; tu pleureras longtemps et tu regretteras amèrement, si tu ne le regrettes déjà, d'avoir donné au prince Merveilleux ta belle peau blanche.