«Je ne m'effrayai pas de ses menaces, parce que j'avais moi-même une puissance presque égale à la sienne, et que j'étais fort aimé de la reine des fées. Plusieurs fois j'empêchai par mes enchantements l'effet de la haine de Détestable. Mais, peu d'heures après ta naissance, ta mère ressentit des douleurs très vives, que je ne pus calmer; je m'absentai un instant pour invoquer le secours de la reine des fées. Quand je revins, ta mère n'existait plus: la méchante fée avait profité de mon absence pour la faire mourir, et elle allait te douer de tous les vices et de tous les maux possibles; heureusement que mon retour paralysa sa méchanceté. Je l'arrêtai au moment où elle venait de te douer d'une curiosité qui devait faire ton malheur et te mettre à quinze ans sous son entière dépendance. Par mon pouvoir uni à celui de la reine des fées, je contre-balançai cette fatale influence, et nous décidâmes que tu ne tomberais à quinze ans en son pouvoir que si tu succombais trois fois à ta curiosité dans des circonstances graves. En même temps la reine des fées, pour punir Détestable, la changea en souris, l'enferma dans la maisonnette que tu as vue, et déclara qu'elle ne pourrait pas en sortir, Rosalie, à moins que tu ne lui en ouvrisses volontairement la porte; qu'elle ne pourrait reprendre sa première forme de fée que si tu succombais trois fois à ta curiosité avant l'âge de quinze ans; enfin, que si tu résistais au moins une fois à ce funeste penchant, tu serais à jamais affranchie, ainsi que moi, du pouvoir de Détestable. Je n'obtins toutes ces faveurs qu'à grand'peine, Rosalie, et en promettant que je partagerais ton sort et que je deviendrais comme toi l'esclave de Détestable si tu te laissais aller trois fois à ta curiosité. Je me promis de t'élever de manière à détruire en toi ce fatal défaut, qui pouvait causer tant de malheurs.
«C'est pour cela que je t'enfermai dans cette enceinte; que je ne te permis jamais de voir aucun de tes semblables, pas même de domestiques. Je te procurais par mon pouvoir tout ce que tu pouvais désirer, et déjà je m'applaudissais d'avoir si bien réussi; dans trois semaines tu devais avoir quinze ans, et te trouver à jamais délivrée du joug odieux de Détestable, lorsque tu me demandas cette clef à laquelle tu semblais n'avoir jamais pensé. Je ne pus te cacher l'impression douloureuse que fit sur moi cette demande; mon trouble excita ta curiosité; malgré ta gaieté, ton insouciance factice, je pénétrai dans ta pensée, et juge de ma douleur quand la reine des fées m'ordonna de te rendre la tentation possible et la résistance méritoire, en laissant ma clef à ta portée au moins une fois! Je dus la laisser, cette clef fatale, et te faciliter, par mon absence, les moyens de succomber; imagine, Rosalie, ce que je souffris pendant l'heure que je dus te laisser seule, et quand je vis à mon retour ton embarras et ta rougeur, qui ne m'indiquaient que trop que tu n'avais pas eu le courage de résister. Je devais tout te cacher et ne t'instruire de ta naissance et des dangers que tu avais courus que le jour où tu aurais quinze ans, sous peine de te voir tomber au pouvoir de Détestable.
«Et maintenant, Rosalie, tout n'est pas perdu; tu peux encore racheter ta faute en résistant pendant quinze jours à ton funeste penchant. Tu devais être unie à quinze ans à un charmant prince de nos parents, le prince Gracieux; cette union est encore possible.
«Ah! Rosalie, ma chère enfant; par pitié pour toi, si ce n'est pas pour moi, aie du courage et résiste.»
Rosalie était restée aux genoux de son père, le visage caché dans ses mains et pleurant amèrement; à ces dernières paroles, elle reprit un peu de courage, et, l'embrassant tendrement, elle lui dit:
«Oui, mon père, je vous le jure, je réparerai ma faute; ne me quittez pas, mon père, et je chercherai près de vous le courage qui pourrait me manquer si j'étais privée de votre sage et paternelle surveillance.
—Ah! Rosalie, il n'est plus en mon pouvoir de rester près de toi; je suis sous la puissance de mon ennemie; elle ne me permettra sans doute pas de rester pour te prémunir contre les pièges que te tendra sa méchanceté. Je m'étonne de ne l'avoir pas encore vue, car le spectacle de mon affliction doit avoir pour elle de la douceur.
—J'étais près de toi aux pieds de ta fille, dit la Souris grise de sa petite voix aigre, en se montrant au malheureux génie. Je me suis amusée au récit de ce que je t'ai déjà fait souffrir, et c'est ce qui fait que je ne me suis pas montrée plus tôt. Dis adieu à ta chère Rosalie; je l'emmène avec moi, et je te défends de la suivre.»
En disant ces mots, elle saisit, avec ses petites dents aiguës, le bas de la robe de Rosalie, pour l'entraîner après elle. Rosalie poussa des cris perçants en se cramponnant à son père; une force irrésistible l'entraînait. L'infortuné génie saisit un bâton et le leva sur la Souris; mais, avant qu'il eût le temps de l'abaisser, la Souris posa sa petite patte sur le pied du génie, qui resta immobile et semblable à une statue. Rosalie tenait embrassés les genoux de son père et criait grâce à la Souris; mais celle-ci, riant de son petit rire aigu et diabolique, lui dit:
«Venez, venez, ma mie, ce n'est pas ici que vous trouveriez de quoi succomber deux autres fois à votre gentil défaut; nous allons courir le monde ensemble, et je vous ferai voir du pays en quinze jours.»