A mesure qu'Ourson grandissait, on lui permettait de s'éloigner de la ferme; il ne courait aucun danger, car on le connaissait dans le pays; les enfants se sauvaient à son approche; les femmes le repoussaient; les hommes l'évitaient: on le considérait comme un être maudit. Quelquefois, quand Agnella allait au marché, elle le posait sur son âne, et l'emmenait avec elle. Ces jours-là, elle vendait plus difficilement ses légumes et ses fromages; les mères fuyaient, de crainte qu'Ourson ne les approchât de trop près. Agnella pleurait souvent et invoquait vainement la fée Drôlette; à chaque alouette qui voltigeait près d'elle, l'espoir renaissait dans son coeur; mais ces alouettes étaient de vraies alouettes, des allouettes à mettre en pâté, et non des alouettes fées.

III

VIOLETTE

Cependant Ourson avait déjà huit ans; il était grand et fort; il avait de beaux yeux, une voix douce; ses poils avaient perdu leur rudesse; ils étaient devenus doux comme de la soie, de sorte qu'on pouvait l'embrasser sans se piquer, comme avait fait Passerose le jour de sa naissance. Il aimait tendrement sa mère, presque aussi tendrement Passerose, mais il était souvent triste et souvent seul: il voyait bien l'horreur qu'il inspirait, et il voyait aussi qu'on n'accueillait pas de même les autres enfants.

Un jour, il se promenait dans un beau bois qui touchait presque à la ferme; il avait marché longtemps; accablé de chaleur, il cherchait un endroit frais pour se reposer, lorsqu'il crut voir une petite masse blanche et rosé à dix pas de lui. S'approchant avec précaution, il vit une petite fille endormie: elle paraissait avoir trois ans; elle était jolie comme les amours; ses boucles blondes couvraient en partie un joli cou blanc et potelé; ses petites joues fraîches et arrondies avaient deux fossettes rendues plus visibles par le demi-sourire de ses lèvres roses et entr'ouvertes, qui laissaient voir des dents semblables à des perles. Cette charmante tête était posée sur un joli bras que terminait une main non moins jolie; toute l'attitude de cette petite fille était si gracieuse, si charmante, qu'Ourson s'arrêta immobile d'admiration.

Il contemplait avec autant de surprise que de plaisir cette enfant qui dormait dans cette forêt aussi tranquillement qu'elle eût dormi dans un bon lit. Il la regarda longtemps; il eut le temps de considérer sa toilette, qui était plus riche, plus élégante que toutes celles qu'il avait vues dans la ville voisine.

Elle avait une robe en soie blanche brochée d'or; ses brodequins étaient en satin bleu également brodés en or; ses bas étaient en soie et d'une finesse extrême. A ses petits bras étincelaient de magnifiques bracelets dont le fermoir semblait recouvrir un portrait. Un collier de très belles perles entourait son cou.

Une alouette, qui se mit à chanter juste au-dessus de la tête de la petite fille, la réveilla. Elle ouvrit les yeux, regarda autour d'elle, appela sa bonne, et, se voyant seule dans un bois, se mit à pleurer.

Ourson était désolé de voir pleurer cette jolie enfant: son embarras était très grand.

«Si je me montre, se disait-il, la pauvre petite va me prendre pour un animal de la forêt; elle aura peur, elle se sauvera et s'égarera davantage encore. Si je la laisse là, elle mourra de frayeur et de faim.»