Et Jules retomba dans les bras de son père désolé; il ne dit plus rien; il tournait la tête de tous côtés.
«J'ai mal, dit-il; j'ai mal... C'est Blaise!... c'est sa faute,... c'est lui qui me déchire le cerveau... Aïe, aïe! qu'est-ce qu'il veut? il ne dit pas..., mais je vois bien... il veut que je devienne comme lui,... que je dise tout à papa, à tout le monde... Non, c'est impossible,... impossible... Blaise, laisse-moi!... je ne peux pas,... tu vois bien que je ne peux pas,... on saurait tout, tout... Quelle honte!... Je ne peux pas.»
Encore un silence, mais l'agitation ne cessait pas. Blaise restait à la porte, tremblant, effrayé, ne sachant pas s'il devait se montrer ou s'en aller. M. de Trénilly attendait avec impatience le médecin qu'il avait envoyé chercher.
La veille, quand il était rentré de chez Anfry, il n'avait rien dit à Jules, dont l'inquiétude augmentait d'heure en heure en voyant l'air sévère et préoccupé de son père.
«Blaise a-t-il parlé à papa? se demandait-il. Qu'a-t-il dit?»
Sa frayeur augmenta lorsque, le soir, en lui disant adieu, son père, pour la première fois de sa vie, refusa de l'embrasser et lui dit:
«Va te coucher, Jules, va; mais, avant de t'endormir, réfléchis à ta conduite et repens-toi.»
«Papa sait tout, se dit-il. Que va-t-il faire, lui qui est si sévère? Je vais être très malheureux; il sera pour moi, comme il est pour Hélène et pour tout le monde, sévère à faire trembler. Ce méchant Blaise! qu'avait-il besoin de se justifier! Ne voilà-t-il pas un grand malheur que papa ne l'aime pas et le croie menteur et voleur? Papa n'est pas son père! il aurait peut-être chassé les Anfry, voilà tout... Mon Dieu, que va-t-il m'arriver demain? J'ai peur! Oh! j'ai peur! Je m'ennuie tant, déjà! Ce sera bien pis!»
Après avoir passé une partie de la nuit dans cette cruelle inquiétude, Jules, à peine rétabli de sa maladie, fut pris de la fièvre et du délire. Quand la bonne d'Hélène vint le lendemain ouvrir ses volets et lui apporter ce qui lui était nécessaire pour sa toilette, elle le trouva si malade qu'elle courut avertir le comte. Il envoya immédiatement chercher le meilleur médecin de la ville voisine, et s'établit près de son fils sans savoir quels soins, quels remèdes lui donner. Les paroles incohérentes de Jules lui découvrirent la cause de sa maladie; quelque chose de grave troublait sa conscience; il ne savait quel moyen employer pour la décharger du poids qui l'oppressait. Personne dans la maison n'avait d'empire sur Jules et ne possédait son affection. Dans sa détresse, le malheureux comte se retourna comme pour chercher du secours; il aperçut Blaise, toujours immobile, debout à la porte; les domestiques étaient tous sortis.
«Blaise, mon ami, dit à mi-voix M. de Trénilly, c'est Dieu qui t'envoie. Viens m'aider à guérir le cerveau malade de mon pauvre Jules. Viens; c'est le remords qui le tue; le remords du mal qu'il t'a fait. Dis-lui que tu lui pardonnes; et dis-moi aussi que tu me pardonnes. Dieu te venge en m'éclairant.»