Le comte considérait avec émotion la belle figure de Blaise animée par les sentiments qu'il exprimait avec énergie et noblesse.
«Cet enfant est au-dessus de son âge, pensa-t-il; mais il a raison, toujours raison; et ce qui me surprend, c'est que je ne m'en sente pas humilié.
«Blaise a raison, mon Jules, dit-il enfin, ce qu'il dit est juste et sage. Il faudra trouver autre chose; et nous ne ferons rien sans te consulter, Blaise. C'est toi qui nous guideras, comme tu as fait tout à l'heure pour tes habits.»
Le comte avait fini son déjeuner; il sonna et fit emporter le plateau. Le domestique vit avec surprise que Blaise n'avait pas mangé.
«Voyez donc, mes amis, dit-il en rentrant à l'office: une nouvelle merveille! M. Blaise a refusé l'invitation de M. le comte, il n'a pas déjeuné; voici son couvert, et le verre, et le pain qui n'ont pas été touchés.
—Qu'est-ce qu'il y a donc? Ce garçon de concierge, ce mangeur de pain et de fromage, refuse de la volaille, du vin, des gâteaux! On ne pourra donc pas le prendre par la bouche. Je me souviens bien qu'il m'a refusé il y a quelque temps un verre de bon vin de Frontignan et des biscuits. Il n'avait jamais rien pris d'aussi bon, bien sûr. Et à propos de ce vin, comment s'en est-il tiré avec M. le comte? nous ne l'avons jamais su.
—Mais c'est à partir de ce jour qu'il a été si bien avec M. le comte, qu'on lui a permis d'aider à soigner M. Jules, et qu'il s'est introduit dans le château pour n'en plus sortir.
—Ah oui! un garçon comme cela, quand il s'est implanté près d'un homme riche et grand seigneur comme M. le comte, c'est fini; ça n'en bouge plus... Est-ce croyable? M. le comte qui l'embrasse, qui l'invite à déjeuner!
—Et c'est que M. Blaise le laisse faire! Il s'est laissé embrasser! on aurait dit qu'il voulait rendre à M. le comte son gros baiser! Pour un rien, il lui aurait sauté au cou.
—La morale de tout cela, c'est que M. le comte l'a pris en gré, que M. Jules en a fait autant, qu'il va être le maître à la maison et que nous n'avons qu'à bien nous tenir et à tâcher de nous en faire un ami. Nous aurons par lui tout ce que nous voudrons, sans avoir l'air d'y toucher.