«Mes amis, je vous ai tous fait venir ici avec l'approbation de papa, pour réparer autant qu'il est en moi l'injustice dont je me suis rendu coupable depuis deux ans envers mon pauvre Blaise...
—Monsieur Jules, Monsieur Jules! de grâce! interrompit Blaise d'un air suppliant.
—Laisse-moi achever, Blaise! Laisse-moi, pour le repos de ma conscience, pour la satisfaction de mon coeur, dire ici devant maman, devant Hélène, devant tous, combien je les ai méchamment, indignement trompés sur ton compte; j'ai tourné contre toi toutes tes bonnes actions; je t'ai toujours calomnié, injurié! Tu m'as toujours noblement et généreusement pardonné. Au lieu de te justifier en m'accusant, tu t'es laissé perdre de réputation dans la maison et dans le pays. Hélène est la seule qui t'ait rendu justice; elle a toujours pris parti pour toi, c'est-à-dire pour la vérité, pour la bonté, pour la réunion de toutes les vertus. Je désire que dans tout le pays on sache l'aveu que m'arrache le repentir; qu'on dise à tous que je suis aussi vil, aussi méprisable que tu es, toi, honorable et admirable. Je veux que tous sachent qu'ici, devant papa, maman, devant toutes les personnes de la maison que j'ai tant et si souvent offensées par mes exigences, mes insolences, mes méchancetés, je demande pardon à genoux de toute ma vie passée. Je veux qu'on sache que c'est à Blaise que je dois ma conversion; sa vertu m'a touché, ses conseils ont excité mon repentir, son exemple m'a donné l'horreur de moi-même.»
Jules s'était effectivement mis à genoux en prononçant ces dernières phrases: Blaise se précipita vers lui pour le relever; Jules se jeta dans ses bras et l'embrassa à plusieurs reprises: tous les domestiques pleuraient, et le comte, qui s'était contenu jusque-là, ne put comprimer plus longtemps son émotion; il s'approcha de Jules et de Blaise, les prit tous deux dans ses bras:
«Mon noble Jules! disait-il à travers ses sanglots, quel courage! Le bon Dieu te récompensera! cher enfant!—Bon Blaise, c'est à toi que je dois cette douce joie!»
Les domestiques demandèrent la permission de serrer la main de leur jeune maître. Jules courut à eux et leur prit les mains à tous avec effusion. Il était heureux, il se sentait le coeur léger.
Sa mère n'avait encore rien dit. Aux premières paroles de Jules, elle s'était sentie courroucée contre ce qu'elle trouvait être une humiliation ridicule. A mesure qu'il parlait, la noblesse de l'action de son fils, l'accent sincère de ses paroles la touchèrent, mais sans la disposer à approuver cet aveu public de ses fautes. Elle en voulait au pauvre Blaise, cause bien innocente de cette confession, et lorsqu'elle le vit dans les bras de Jules et puis du comte, le mécontentement reprit le dessus et elle resta froide et immobile, retenant Hélène, qui avait voulu se précipiter dans les bras de son frère et qui pleurait à chaudes larmes.
Les domestiques sortirent en jetant à Jules des regards d'affectueuse admiration, ils ne parlèrent pas d'autre chose toute la soirée; plusieurs d'entre eux furent assez profondément touchés pour changer complètement de vie et pour devenir d'honnêtes et fidèles serviteurs.
Quand le comte et Jules restèrent en famille avec Blaise, que Jules avait retenu, Hélène s'élança vers son frère, qu'elle embrassa avec effusion, puis se tournant vers le comte:
«Papa, me permettez-vous d'embrasser ce bon Blaise, qui a été la cause première de tout ce bien?