«Cher Monsieur le comte,

«Je reçois à l'instant la lettre que je me permets de vous envoyer ci-joint; je suis reconnaissant de l'amitié que me témoignent Mlle Hélène et M. Jules, mais je vous supplie instamment, mon cher, bien cher Monsieur le comte, d'empêcher la visite qu'ils veulent me faire en cachette de Mme la comtesse. Je ne peux pas les fuir, puisque je suis retenu dans mon lit par l'accident que le bon Dieu m'a envoyé. Et comment aurais-je la force de ne pas leur parler, de ne pas les remercier d'une affection dont je suis si profondément touché, et que je partage si vivement? Comment ferais-je pour ne pas manquer à ma parole, pour ne pas enfreindre la défense de Mme la comtesse? Mon bon Monsieur le comte, venez à mon secours; en cela comme en tout, soyez mon guide, mon protecteur, mon bon maître. Ne les laissez pas croire à de l'ingratitude de ma part; non, non, mon coeur est plein de tendresse et de reconnaissance pour eux, pour vous; mais voyez, cher Monsieur le comte, puis-je honnêtement, loyalement recevoir leur visite, connaissant la défense de Mme la comtesse? C'est pour moi une grande tristesse, un terrible effort de les repousser quand ils me demandent; j'en suis malheureux, et mes larmes, que je ne puis retenir, coulent sur mon papier. Cher Monsieur le comte, venez me donner du courage, venez me tendre votre main chérie pour que je la couvre de baisers et que je la serre contre mon coeur, ce coeur qui bat pour vous et les vôtres d'un amour si profond, si dévoué et si respectueux.

«Votre tout dévoué et très humble serviteur,

«BLAISE ANFRY.»

«P.-S.—Je n'ai parlé de la lettre ni à papa ni à maman, parce qu'ils pourraient désapprouver Mlle Hélène de l'avoir écrite, et j'aurais du chagrin de l'entendre blâmer.»

Le coeur du comte battit avec violence à la lecture de cette lettre; l'admiration, la tendresse se mêlaient à l'irritation que lui causait l'épreuve cruelle que la comtesse avait infligée au pauvre Blaise: les larmes de cet enfant lui retombaient sur le coeur, il souffrait pour lui et avec lui. Quoiqu'il fût pressé d'aller le consoler et le rassurer, il voulut, avant de sortir, faire lire à Hélène et à Jules la noble et belle réponse de leur ami.

«J'en étais sûr! s'écria Jules triomphant. Ne doutez jamais de Blaise, papa, et ne craignez pour lui aucune épreuve; il en sortira toujours avec honneur et gloire.

—Excellent Blaise, dit Hélène, quel chagrin de ne pas le voir!

—Espérons que votre maman finira par être touchée de tant de vertu et de qualités attachantes, dit le comte. Qui sait quel effet pourra produire la première communion de Jules!»

En sortant de chez ses enfants, le comte alla chez sa femme.