Ils étudièrent le XVIIIe siècle avec une fougue d'artistes et une patience d'érudits, communiquant au public le résultat de leurs investigations en de nombreux et remarquables livres historico-biographiques et historico-anecdotiques. Ils collectionnèrent des estampes, des meubles, des livres et des plaquettes, tout ce qui concernait cette époque qui, pour être voisine de nous, n'en est pas moins intéressante.
Dans leurs romans, ils montrèrent une foule d'aspects poétiques de notre temps, auxquels nul ne songeait. Loin de faire comme Flaubert l'inventaire des misères et des ridicules de la société moderne, ou de se borner par système, comme Champfleury, à trouver des types et des scènes vulgaires, les Goncourt découvrirent dans la vie contemporaine un certain idéal de beauté qui lui appartient exclusivement et que d'autres âges et d'autres temps ne peuvent lui disputer.
Les Goncourt disent par la voix d'un de leurs personnages: «Le moderne, tout est là. La sensation, l'intuition du contemporain, du spectacle qui vous coudoie, du présent dans lequel vous sentez frémir vos passions et quelque chose de vous, tout est là pour l'artiste.»
Et fidèles à cette théorie, les Goncourt extraient de la vie contemporaine tout ce qui est artistique, comme le chimiste fait jaillir l'aveuglante lumière de l'électricité d'un obscur morceau de charbon.
Cette sympathie pour la vie moderne peut prendre une forme très rabattue et se changer en admiration pour les progrès scientifiques ou industriels de notre siècle. Chez les Goncourt, elle en prit une beaucoup plus nouvelle et beaucoup plus inusitée, entièrement artistique. Leur idéal fut celui de la génération présente qui ne se borne pas à admirer une seule forme de l'Art, mais qui les comprend toutes et en jouit avec un éclectisme raffiné, préférant peut-être les plus étranges aux plus belles, comme il arrivait aux Goncourt. Une page de Théophile Gautier définit fort bien cette manière de sentir l'Art. On peut l'appliquer aux Goncourt.
«Il aimait ce qu'on appelle improprement le style de décadence, et qui n'est autre chose que l'Art arrivé à ce point de maturité extrême que déterminent à leurs soleils obliques les civilisations qui vieillissent: style ingénieux, compliqué, savant, plein de nuances et de recherches, reculant toujours les bornes de la langue, empruntant à tous les vocabulaires techniques, prenant des couleurs à toutes les palettes, des notes à tous les claviers, s'efforçant à rendre la pensée dans ce qu'elle a de plus ineffable, et la forme de ses contours les plus vagues et les plus fuyants.... Tel est bien l'idiome nécessaire et fatal des peuples et des civilisations où la vie factice a remplacé la vie naturelle et développé chez l'homme des besoins inconnus. Ce n'est pas chose aisée, d'ailleurs, que ce style méprisé des pédants, car il exprime des idées neuves avec des formes nouvelles et des mots qu'on n'a pas entendus encore.»
S'il est facile ou non, celui-là seul le sait qui lutte avec le vocable indomptable pour le dompter! Edmond de Goncourt croit que son frère Jules tomba malade et mourut des blessures reçues en luttant avec la phrase rebelle, à qui il demandait ce que nul écrivain ne lui demanda jamais, de surpasser la palette.
Avant d'écrire, les Goncourt s'étaient adonnés à la peinture à l'huile et à la gravure à l'eau-forte. Ils s'étaient entourés de délicieux bibelots, de jouets asiatiques, d'armes riches, d'étoffes de soie japonaise brodées en relief, de porcelaines curieuses. Célibataires et maîtres d'eux-mêmes, ils se livrèrent librement à leurs passions d'artistes. En cultivant les lettres, ils voulurent rendre aussi cette beauté de coloris qui les captivait et cette complexité de sensations délicates, aiguës, et jusqu'à un certain point paroxystes, que leur faisaient éprouver la lumière, les objets, les formes, grâce à la subtilité de leurs sens et à la finesse de leur intelligence. Au lieu de se tirer d'affaire comme tant d'écrivains, en s'écriant: «Je ne trouve pas d'expressions pour dépeindre ceci, cela ou le reste,» les Goncourt se proposèrent de trouver toujours des mots, quand ils devraient les inventer.
Pour communiquer aux lecteurs les impressions de leurs sens raffinés, les Goncourt amplifiaient, enrichissaient et disloquaient le français. Indignés de la pauvreté de la langue, quand ils la comparaient à l'abondance et à la merveilleuse variété des sensations, ils perdirent tout respect pour l'idiome et furent les plus audacieux néologistes du monde, sans se priver aussi de prendre d'autres licences. Car, les mots nouveaux ne leur suffisant pas, ils songèrent à les placer d'une manière inaccoutumée, pourvu qu'ils exprimassent ce que l'auteur désirait leur faire exprimer.
Ils ne se bornèrent pas à peindre l'extérieur des choses et la sensation que produit leur aspect, mais les suggestions de tristesses, de joies ou de mélancolies que l'âme trouve en elles, de sorte qu'ils ne dominèrent pas seulement le coloris comme Théophile Gautier, mais le clair obscur, la quantité de lumière et d'ombre qui influent tant sur notre esprit.