Les Goncourt se servent de tous les moyens imaginables pour atteindre leurs fins: ils répètent un mot pour que l'excitation réitérée augmente l'intensité de la sensation; ils emploient deux ou trois synonymes pour nommer un objet. Ils commettent des tautologies et des pléonasmes, font des substantifs d'adjectifs, tombant à chaque pas dans des défauts qui eussent rempli d'horreur Flaubert.

Ces audaces donnent parfois les plus heureux résultats. Une tournure ou une phrase saute aux yeux du lecteur, se grave dans sa rétine et transmet au cerveau la vive image que l'artiste voulut lui montrer clairement.

Dans ses merveilleuses descriptions. Zola adopta les procédés des Goncourt, légèrement atténués; Daudet leur prit à son tour les miniatures exquises qui ornent quelques-unes de ses pages les mieux choisies, et tout écrivain coloriste, désormais, devra s'inspirer de la lecture des deux frères.

Quelle belle, quelle savoureuse chose que la couleur! Sans admettre la théorie de ce savant allemand, qui prétend qu'au temps d'Homère, les hommes voyaient beaucoup moins de couleurs qu'aujourd'hui, et que ce sens se raffine et s'enrichit chaque jour, je crois que le culte de la ligne est antérieur à celui du coloris, comme la sculpture à la peinture. Je pense aussi que les lettres, à mesure qu'elles avancent, expriment la couleur avec plus de brio et de force, en détaillent mieux les nuances et les délicates transitions, et que l'étude de la couleur se complique de même que l'étude de la musique s'est compliquée depuis les maîtres italiens jusqu'à aujourd'hui.

J'ai lu, il n'y a pas longtemps, dans une revue scientifique, qu'il existe des sujets qui éprouvent une sensation lumineuse et chromatique, qui est toujours la même quand le son est égal et qui varie quand le son change, de telle sorte qu'un son peut exciter la rétine en même temps que le tympan et que pour l'individu qué d'une faculté si singulière, chaque ton de son correspond exactement à un ton de couleur.

La méthode des Concourt s'essaie à obtenir des résultats analogues: ils écrivent de telle sorte que les mots produisent de vives sensations chromatiques et c'est en cela que consiste leur indiscutable originalité. Quoique la traduction doive forcément abîmer l'émail polychrome d'un style aussi capricieux, je traduis ici un paragraphe du roman Manette Salomon où les Goncourt décrivent les exagérations d'un coloriste et semblent exprimer plutôt leur propre désir de remplacer le pinceau par la plume[2].

«Il cherchait partout de quoi monter sa palette, chauffer ses tons, les enflammer, les brillanter. Devant les vitrines de minéralogie, essayant de voler la Nature, de ravir et d'emporter les feux multicolores de ces pétrifications et de ces cristallisations d'éclairs, il s'arrêtait à ces bleus d'azurite, d'un bleu d'émail chinois, à ces bleus défaillants des cuivres oxydés, au bleu céleste de la lazulite allant du bleu de roi au bleu de l'eau. Il suivait toute la gamme du rouge, des mercures sulfurés, carmins et saignants, jusqu'au rouge noir de l'hématite, et rêvait à l'omatito, la couleur perdue du XVIe siècle, la couleur cardinale, la vraie pourpre de Rome.... Des minéraux, il passait aux coquilles, aux colorations mères de la tendresse et de l'idéal du ton, à toutes ces variations du rose dans une fonte de porcelaine, depuis la pourpre ténébreuse jusqu'au rose mourant, à la nacre noyant le prisme dans son lait. Il allait à toutes les irrisations, aux opalisations d'arc-en-ciel.... Il se mettait dans les yeux l'azur du saphir, le sang du rubis, l'orient de la perle, l'eau du diamant. Pour peindre, le peintre croyait avoir maintenant besoin de tout ce qui brille, de tout ce qui brûle dans le Ciel, dans la Terre, dans la Mer.»

C'est cela même que croient les Goncourt, et de là résultent les conditions exceptionnelles de leur style. Je n'ose pas dire les qualités, quoique pour moi elles soient telles.

Je me hâte d'ajouter que les Goncourt n'ont pas seulement de la valeur comme maîtres puissants du coloris et comme interprètes rares de la sensation. Ils ont prouvé aussi qu'ils sont de grands observateurs qui savent étudier les caractères. Il est vrai qu'ils ne procèdent ni comme Balzac, ni comme Zola, qui ont créé des personnages logiques, agissant conformément à des antécédents indiqués par le romancier, et allant où les conduisent la fatalité de leur complexion et la tyrannie des circonstances. Les personnages des Goncourt ne sont pas aussi automatiques; ils semblent plus capricieux, plus inexplicables pour le lecteur; ils agissent avec une indépendance relative, et cependant, nous ne nous les imaginons pas comme des mannequins ou des êtres fantastiques et rèvés, mais comme des personnes de chair et d'os, semblables à beaucoup de gens, que nous rencontrons à chaque pas dans la vie réelle, et dont nous ne pouvons prédire avec certitude la conduite, quoique nous les connaissions à fond et que nous sachions d'avance les mobiles qui peuvent influer sur eux. La contradiction, l'irrégularité et l'inconséquence, l'énigme qui existe dans l'homme, les Goncourt les mettent peut-être mieux en lumière que leurs illustres rivaux.

Deux groupes de romans portent au titre le nom des Goncourt. L'un est l'œuvre des frères réunis, l'autre d'Edmond seul; mais dans tous la méthode est la même.