Nul n'applique plus radicalement que les Goncourt le principe récemment découvert que dans le roman, ce qui importe le moins, c'est le sujet et l'action, et ce qui importe le plus, la quantité de vérité artistique.

Dans quelques-uns de leurs romans comme Sœur Philomène et Renée Mauperin, il y a encore un drame, très simple, mais drame enfin.

Dans Manette Salomon, Charles Demailly, Germinie Lacerteux, on ne trouve guère que la succession des évènements, incohérente en apparence, et parfois languissante, comme il arrive dans la vie.

Dans Madame Gervaisais, l'intérêt de l'intrigue est moindre ou plus délicat si l'on veut. Il n'y a pas d'évènements et le drame intime et profond de la conversion d'une libre-penseuse au catholicisme se joue dans l'âme de l'héroïne. Ce roman surprenant ne manque pas seulement d'intrigue au sens usuel du mot, il manque aussi de dialogue.

Les Goncourt possèdent un microscope très puissant, et l'emploient plutôt qu'à examiner l'âme humaine et à visiter les replis du cerveau, à observer dans tous les objets les détails menus, exquis et curieux, les fils si frêles qui tissent la réalité.

Pour d'autres auteurs, la vie est une toile grossière; pour les Goncourt, c'est une jolie dentelle chargée de broderies, de fleurs et d'étoiles délicates brodées par une main adroite.

Il semble que sous le verre de leur microscope, comme sous le verre du microscope des naturalistes sages qui découvrirent le monde des infusoires et les régions micrographiques, la création se dilate, se multiplie et s'approfondit.

Les romans les plus vantés des Goncourt sont Germinie Lacerteux et La fille Elisa. Leur succès est peut-être dû à la curiosité et au goût dépravé du public, qui préfère certains sujets, et cherche dans le roman la satisfaction de certains appétits. Pour moi, les meilleures œuvres des Goncourt sont le beau poème d'amour fraternel, intitulé Les frères Zemganno, ou la poésie se cache sous la vérité, comme la perle dans la coquille de l'huître; et surtout, l'admirable Manette Salomon, où ces écrivains d'élite trouvèrent ce que l'artiste apprécie tant, la conformité de l'esprit, du talent et du sujet.

[1] ZOLA, Les romanciers naturalistes.

[2] Il nous a paru inutile de citer, même en note, la version d'ailleurs facile et élégante de Mme Pardo Bazan.