SOMMAIRE

Le Réalisme anglais.—Son origine: Chaucer et Shakespeare.—Foë et Swift.—Walter Scott.—Les autoress.—Dickens, Thackeray et Bulwer.—Georges Eliot.—Le rôle du roman en Angleterre, son influence sociale.—L'esprit anglican dont il est imprégné.


Des gens, qui se piquent d'un goût délicat et répugnent à la crudité des romanciers français, vantent le roman anglais, et louent un certain genre de naturalisme mitigé qui lui est particulier. C'est maintenant une opinion aristocratique et élégante que d'admettre la suprématie du roman anglais sur le terrain moral et sur le terrain littéraire.

Le lecteur n'ignore pas combien les jugements généraux en matière de morale sont parfois sans fondement et erronés. Il pourra donc s'expliquer facilement comment est en odeur de sainteté sur notre terre catholique et latine une littérature, et le légitime du protestantisme, appropriée à ces mœurs méticuleuses, hypocrites, réservées et égoïstes que le puritanisme, mêlé à l'esprit mercantile de la race, acclimata dans l'ancienne île des Saints.

Et ce n'est point que l'Angleterre n'ait des saines traditions réalistes et un illustre ancêtre littéraire. Chaucer, père de sa poésie, était un réaliste, et ses Contes de Cantorbéry des tableaux d'après nature. Le plus grand astre du firmament britannique, l'illustre Shakespeare porta le Réalisme à un certain point où n'oserait peut-être pas le suivre Zola. Mais, si la poésie et le théâtre fleurissent, de bonne heure, dans la Grande-Bretagne, le roman y naquit tard, quand le pays appartenait déjà irrévocablement à la Réforme.

La Réforme! Partout où son esprit prévalut, il fut un élément d'infériorité littéraire, et ceci, Dieu le sait, je ne le dis pas pour louer le catholicisme dont l'excellence ne dépend pas de questions esthétiques, mais pour donner à entendre que le roman anglais se ressent de son origine. De tous les genres cultivés en Angleterre, depuis Henri VIII jusqu'à maintenant, le roman est celui que le protestantisme a pénétré davantage. Aussi les Anglais n'ont-ils pas produit un Don Quichotte, c'est-à-dire une épopée de la vie réelle, qui puisse être comprise par l'humanité entière.

Depuis son berceau même, le roman anglais est dominé par des tendances utilitaires, qui le lient au sol, pour ainsi dire, et l'empêchent de voler par les espaces sublimes que parcourt la libre fantaisie de Shakespeare et de Cervantès.

Pour tant que l'on loue Foë, en lui donnant le titre pompeux d'Homère de l'individualisme, Robinson n'est une œuvre incomparable que pour les enfants de dix à quinze ans.