Swift, le misanthrope contemporain de Robinson, est beaucoup plus profond, et pour les intentions doctrinales, nul ne l'égale, car, en fin de compte, la satire est une direction radicale de la littérature à thèse.
Le Vicaire de Wakefield, de Goldsmith, parfois douce idylle, agréable peinture domestique, contient un idéal purement anglais, patriarcal. Tandis que l'exemple des filles du Vicaire enseigne à fuir la vanité, Clarisse et Paméla condamnent irrévocablement la passion et ouvrent la série des romans austères, où le cœur rebelle est toujours vaincu. Quant à Walter Scott, il n'a pas eu de descendance légitime.
Walter Scott est un phénomène isolé dans la littérature anglaise, ou pour plus d'exactitude, l'enfant d'une autre nationalité toute différente, la nationalité écossaise qui est rêveuse, idéaliste et poétique autant que la nationalité anglaise est pratique et utilitaire. A coup sûr, Walter Scott ne procède pas de Shakespeare. Mais le sens pratique et prosaïque de Foë ne court pas davantage par ses veines. C'est le barde qui vit dans un passé coloré de lumière et de pourpre, comme un splendide coucher de soleil; qui fait revivre l'histoire et la légende en ne demandant à la réalité que ce vernis brillant, nommé couleur locale par les romantiques. En somme, c'est le dernier chanteur des beaux âges chevaleresques, le dernier ménestrel.
Quand, de sa résidence seigneuriale de Abbots-ford, Walter Scott évoquait les traditions de sa romanesque patrie, la troupe de romancières qui ont tant influé et influent tant sur le caractère de ce genre littéraire, en lui donnant une saveur spéciale et éthique, entrait déjà en lice. Les femmes conquéraient le territoire dont elles sont maîtresses à cette heure. On lisait passionnément les contes moraux de Miss Edgeworth. Les noms de Miss Mary Russel Milford, Miss Austen, Mistress Opie, Lady Morgan, Mistress Shelley étaient célèbres. Une fois maître du roman, l'élément féminin se cramponna à son butin. Aujourd'hui, on compte par milliers les autoress qui font gémir tous les jours les presses de Londres sous les fruits de leur talent. Quand Dickens, Thackeray et Lytton Bulwer ne furent plus là, le premier romancier anglais fut une femme, Georges Eliot.
Par suite de cet empire des femmes, le roman anglais tend à enseigner et à prêcher beaucoup plus qu'à réaliser la beauté. A peine la fille de clergyman prend-elle la plume qu'elle se trouve à la hauteur de son père et peut alors, plaisir ineffable! aller et enseigner les peuples. Non seulement elle possède une chaire et un pupitre, mais elle dispose de moyens matériels pour la propagation de la foi.
Charlotte Yonge écrit l'Héritier de Redcliffe. L'édition se vend bien. Avec le produit, l'auteur achète un navire et en fait présent à un évêque missionnaire.
Ainsi, chez les romancières modernes de l'Angleterre, s'est presque complètement éteint ce noble orgueil littéraire, qui aspire à la gloire conquise par la concentration du talent et par l'effort constant vers la perfection suprême, amour-propre d'artiste qu'exprima si virilement George Sand. Au lieu d'aspirer à produire de belles œuvres, des œuvres durables, elles se jettent dans le torrent écumeux de la production hâtive, luttant à qui fera le plus et non à qui fera le mieux. Le roman anglais a une extension obligatoire de trois gros volumes, et les romanciers à la mode comme Francis Trollope ne se satisfont pas à moins d'un roman par trimestre, c'est-à-dire de douze volumes par an. Quel style, quelle invention, quels caractères y aura-t-il que ce fleuve débordant d'encre n'inonde et ne ruine!
Pour la nation anglaise, le roman est devenu un article de première nécessité et de consommation quotidienne, comme le bifteck qui répare ses forces, comme le charbon dont la chaleur tempère ses journées glaciales et réjouit ses longues nuits. Il y a pour le roman un public quotidien et assuré, comme il y en a un ici pour les cafés. Le roman est l'écho des aspirations du lecteur et joue son rôle religieux, politique et moral. Il s'inspire des exigences du public. Il est philosophique avec Charles Reade; républicain et socialiste avec Joshua Davidson; théologique avec Charlotte Yonge; politique avec Disraeli; fantasmagorique dans le genre d'Anna Radcliffe qui amuse encore; historique dans le goût de Walter Scott qui a toujours des disciples. Les géographes, les paysagistes et les auteurs de marines qui suivent les traces de Fenimore Cooper, le capitaine Mayne-Reyd, le capitaine Marryat, et d'autres capitaines, jouissent aussi de la faveur de ce peuple colonisateur et touriste.
Les écrivains américains Bret-Harte et Mark Twain fendent les brouillards de l'atmosphère anglaise avec des étincelles d'humorisme, cette gaieté difficile et douloureuse du Nord.
Ses inclinations ainsi flattées, satisfait dans ses goûts moins littéraires que poétiques, le peuple anglais accorde, à son tour, à ses romanciers une tendresse personnelle dont nous ne connaissons pas d'exemple chez nous. C'en est une preuve que les nombreux pèlerins qui se rendent tous les ans au presbytère de Haworth où naquit et où passa les premières années de sa vie la romancière qui illustra le pseudonyme de Currer Bell.